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— Je veux descendre avec vous.

— Ça va pas, non ? s’étrangla Waterston en rejoignant à son tour les plongeurs.

Il avait le visage huilé par la flotte, ses rouflaquettes pendaient comme des barbichettes, ses yeux grisaillaient sous ses cils trempés de pluie.

— Je sais pas déjà c’qui m’a pris de t’emmener.

— Waterston, c’est moi qui dirige cette enquête à Paris. Je connais le mode opératoire de Sobieski. Si c’est lui qui a tué cette nuit et transporté le corps jusqu’ici, il faut que je voie la scène de crime in situ. Même sous l’eau, chaque détail aura son importance.

Le flic semblait parti pour hurler mais finalement, il se ravisa. Il tira un paquet de cigarettes de la poche de son ciré, y piqua une clope avec ses lèvres et la couvrit aussitôt de sa main qui tenait toujours le paquet. De l’autre, il fit apparaître un briquet qu’il alluma en se protégeant du vent et de la flotte. Il avait des gestes de magicien qui dissimule ce qui se passe derrière ses doigts. En réalité, des gestes d’Anglais pour qui la pluie est une seconde nature.

— Tu fais pas mentir la légende.

— Quelle légende ?

— Que les Français sont les pires casseurs de couilles que la Terre ait jamais portés.

Corso préféra ne pas le contredire. Autour d’eux, la mer ruminait ses idées noires dans un va-et-vient incessant que rien ne pouvait consoler. Waterston finit par se rasseoir sur le boudin du Zodiac, Corso retourna sur son banc — son projet allait demander une sérieuse négociation.

— Donc, selon toi, le gars a voulu se payer une tranche de fesses à Blackpool, puis il a cédé à ses terribles pulsions et il a tué sa pute, qu’il s’agisse d’un homme ou d’une femme.

— Exactement.

— Mais ça lui suffisait pas. En plein milieu de la nuit, il a trouvé un bateau (j’ai lancé mes gars sur le sujet) et il est venu jusqu’ici immerger sa victime sous la bouée.

— Je sais que ça paraît…

— Dément ? Absurde ? Grotesque ? J’crois qu’on peut dire ça, ouais.

— Mais vous avez un témoignage.

— Très vague : t’as lu comme moi la déposition.

Le pêcheur n’avait vu qu’une silhouette à bord d’un bateau non identifié, qui balançait une forme pâle et « recroquevillée » à la baille. Quand le témoin s’était décidé à venir voir de plus près de quoi il retournait, le bateau avait disparu et la bouée n’offrait aucun signe suspect — exactement comme maintenant.

— C’est déjà un miracle, continuait l’inspector, que je demande à mes gars d’aller se geler les couilles dans une flotte qui avoisine les 10 degrés.

— Je suis certain qu’on va trouver quelque chose. Il faut que je plonge avec eux !

— Et pourquoi je te laisserais descendre ?

— On y va ou quoi ?

Le plongeur était maintenant debout, il avait enfilé sa capuche de néoprène noir et endossait ses bouteilles. Les brefs coups d’œil qu’il lançait aux deux négociateurs exprimaient l’impatience.

Il était temps d’arracher sa décision, quitte à bluffer dans les grandes largeurs :

— Je suis majeur et vacciné, je suis flic et je possède une solide expérience de plongeur.

— Tiens donc.

Encore un bobard. Quelques stages dans les eaux chaudes des Antilles, à la belle époque d’Émiliya, ne faisaient pas de lui un expert.

Waterston paraissait réfléchir, tirant toujours sur sa cigarette invisible. Toute la scène — son visage de taureau roux, ses gestes de prestidigitateur, les plis de son ciré fluorescent — était rehaussée par la pluie. Le soleil devait poindre quelque part car chaque détail brillait maintenant comme une nacre humide aux reflets irisés.

— Et ton bras ?

— Je vous l’ai déjà dit, aucun problème.

Il balança sa clope par-dessus bord et désigna d’un signe de tête aux plongeurs la combinaison qui semblait attendre Corso.

— T’as intérêt à revenir sain et sauf. Je veux voir ta gueule quand tu remonteras bredouille.

56

D’abord, le froid. Une gangue instantanée qui vous enveloppe partout à la fois et qui, en quelques dixièmes de seconde, irradie jusqu’à l’os. Puis l’ankylose — une paralysie qui s’accompagne d’un engourdissement. Plus aucune sensation. La mort est là, disons son antichambre : les moniteurs n’affichent plus la moindre réaction.

Après, peu à peu, quelque chose apparaît, se modèle, se précise : la chaleur. Une douceur nouvelle s’impose, se referme sur vous jusqu’à devenir une armure soyeuse. Jamais vous n’avez ressenti réconfort aussi intime, comme si la chaleur de votre propre sang vous entourait. C’est exactement ce qui arrive : la combinaison de néoprène laissant passer un filet d’eau entre elle et la peau, cette pellicule se réchauffe au contact de votre circulation et vous enveloppe complètement, définitivement.

Toutes ces pensées, il les eut en quelques secondes, tout en s’ébattant dans l’eau, alors que la température de son corps s’imposait à la mer glacée. Mais déjà, il fallait passer aux choses sérieuses : ses deux acolytes, après lui avoir fait un signe explicite, regroupèrent leurs membres et se coulèrent dans l’abîme.

À travers son masque, Corso observait la lumière du ciel se réfractant sur la surface, la ligne ondulée des vagues qui montait et descendait, se déchiquetant et moussant contre la vitre de ses lunettes. Il songeait à la phrase que Bompart aimait répéter à propos de leur métier : « Les tueurs au-dessus, les morts au-dessous, et nous au milieu… » Allez. Il se ramassa — avantage en passant : le choc thermique semblait avoir anesthésié son avant-bras —, piqua de la tête et plongea à son tour.

Après le froid, le noir. Un noir si épais, si dense, qu’il évoquait une masse de boue d’hydrocarbures, un limon très ancien où toute lumière, toute couleur, toute vie avaient été bues par le temps. Maintenant, il ne restait que cette gadoue immonde, cette fin du monde à peine liquide, dans laquelle on pouvait nager mais qui laissait aux yeux un sentiment d’anéantissement complet. Rien n’y bougeait. Pas la queue d’un poisson, pas un mouvement. Une mort éternelle, sans limites ni contours.

Il finit par distinguer les faisceaux de ses deux compagnons environ cinq mètres plus bas. Lui-même avait une lampe fixée sur son casque mais il avait oublié de l’allumer en surface et maintenant… il était déjà assez occupé à progresser dans la tourbe, nageant avec, disons, un bras et demi. Il se concentra sur les rayons qui s’éloignaient, matérialisant la profondeur de la mer. Il pédala avec les jambes pour les rattraper alors que ses tympans claquaient comme des membranes d’enceintes.

Sans même y penser, il répétait la manœuvre pour décompresser : souffler dans ses narines après les avoir pincées entre le pouce et l’index, l’air, par contrecoup, se diffusant du côté des tympans. Un souvenir de cours : on appelait ça la manœuvre de Valsalva. Pour l’instant, il avait plutôt l’impression de se moucher entre ses doigts…

Les plongeurs l’attendaient plus bas. Il aperçut le trait vertical qui brisait les faisceaux de leurs lampes, la chaîne de la bouée. Corso avait l’impression que son corps était une entité à part, une ombre dissoute qu’il pouvait observer à distance.

Il s’orienta vers ses équipiers et comprit qu’ils avaient entamé une descente plus rapide, laissant filer la chaîne entre leurs mains. Il les imita et enserra les maillons de fer avec un sentiment rassurant : il n’était plus seul dans cette espèce de cosmos compact et vitrifié.