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Alors seulement, il prit conscience du silence.

Il ne percevait plus ni les ondes étirées et assourdies du milieu aquatique, ni sa propre respiration. Il était sourd, aveugle — et muet. Encore une fois, il se dit que s’il n’y avait pas eu les faisceaux des deux plongeurs, il aurait pu se croire mort — un mort qui aurait conscience de sa propre fin, lucide dans un espace-temps sans limites…

Coup d’œil à son ordinateur de plongée. Des souvenirs lui revenaient sur la pression attachée à la profondeur : en surface, on subit un kilo par centimètre carré de peau, soit un bar. À dix mètres sous l’eau, vient s’ajouter un nouveau kilo, on passe donc à deux bars. Mais maintenant, à moins vingt-cinq mètres, cela équivalait à combien de pression ? Aucune idée. Il se souvenait seulement que l’augmentation de la pression décroît à mesure qu’on descend : elle ne progresse que de 20 à 40 % une fois dépassés les trente mètres de profondeur. Il n’osait pas non plus réfléchir au temps qu’ils allaient mettre pour regagner la surface. Il faudrait respecter des paliers de décompression. Ça signifiait de longues minutes à rester immobile en attendant que l’azote respiré au fond soit éliminé de son corps…

Les plongeurs descendaient toujours. Cela valait-il le coup d’aller jusqu’au bout ? N’était-il pas absurde d’imaginer Sobieski prenant la peine de faire couler sa victime ? Le pêcheur avait parlé de cordes, de corps, de pierres. Corso était certain que le peintre-assassin avait lesté sa victime et l’avait laissée filer le long de la chaîne.

Moins trente mètres. Les faisceaux se croisaient toujours devant lui, comme de longues herbes lumineuses oscillant dans les courants. Corso tenta d’accélérer et de se rapprocher des autres — il commençait à être grisé par l’absence totale d’obstacles, il sentait simplement la pellicule tiède qui entourait son corps, discernait les bulles claires, précises, compactes, que son souffle créait, à la manière d’une buée cristallisée. Il avait l’impression d’être en apesanteur, de ne plus exister…

Il planait complètement quand une douleur fulgurante traversa son masque pour exploser au fond de sa bouche. Il lâcha la chaîne et se cambra d’un coup sec. Aussitôt, il plaqua ses mains sur son détendeur. Mais il ne pouvait rien faire : ôter son arrivée d’air équivalait à un suicide. À cet instant, un des plongeurs lui empoigna la main, le deuxième était déjà sur lui et lui arrachait son détendeur. Corso tenta de les frapper — la souffrance, la panique. Ils voulaient le noyer ! C’étaient eux qui lui avaient injecté un poison dans la bouche, ou un gaz toxique dans sa bouteille.

Il sentit l’eau salée inonder sa bouche — mais il ne respirait pas. Douleur ou non, il ne voulait pas boire la grande tasse, se noyer dans cette flotte anglaise. Un des plongeurs lui maintenait la tête — Corso essayait toujours de les frapper, de s’échapper —, alors que le deuxième inspectait l’intérieur de sa bouche remplie d’eau. Il tenta de le mordre mais l’homme lui écartait les mâchoires comme un chasseur de crocodiles.

Finalement, l’agresseur enfonça un couteau à lame crantée dans son palais. Corso ferma les yeux. Il s’attendait à crever, la gorge asphyxiée de sang et d’eau, mais il éprouva un soulagement immédiat puis un assèchement de sa bouche, alors que l’oxygène revenait le nourrir. La vie coulait de nouveau dans sa gorge, une vie douce, bienveillante, sans peur ni douleur… Les deux plongeurs l’avaient lâché après lui avoir remis son détendeur entre les dents.

Alors seulement, il vit passer devant ses yeux les filaments transparents qui avaient failli avoir sa peau. Les tentacules urticants d’une méduse, emmêlés comme des mauvaises herbes gorgées de toxine. Il comprenait que les plongeurs l’avaient sauvé en lui extrayant à la sauvage ces fibres vénéneuses qui s’étaient glissées sous son détendeur. Un mal translucide qui l’aurait asphyxié en quelques secondes…

Il se laissa aller en arrière, savourant son soulagement, tournant sur lui-même à la manière d’un cosmonaute. À tâtons, il retrouva la chaîne et l’attrapa pour continuer sa descente.

Mais alors, il découvrit l’horreur.

Quelques mètres plus bas, ses deux comparses entouraient un corps relié par une boucle de corde à la chaîne. Leurs lampes révélaient les détails de la sinistre mise en scène : le cadavre était dans la même position que ceux de Sophie et d’Hélène. Gorge entravée, bras ligotés dans le dos, reliés aux chevilles groupées sous les mains — mais cette fois, les liens étaient en corde, sans doute parce que la victime était un homme et que son slip ne permettait pas l’habituel système.

Retrouvant son sang-froid, Corso les rejoignit. D’autres cordes ceinturaient la taille de la victime et la reliaient à des blocs de pierre qui bizarrement semblaient en apesanteur. Or c’étaient ces poids qui maintenaient le cadavre à cette profondeur.

Corso battit encore des jambes : il voulait des certitudes. Il parvint à la hauteur du visage et sut que la boucle était bouclée. Le visage du jeune homme — la trentaine, sans doute une belle gueule à l’origine — était ouvert d’une oreille à l’autre en un cri noir qui semblait s’être ramolli au point que les mâchoires oscillaient légèrement dans le courant, offrant l’illusion que la victime respirait sous l’eau.

C’était terrifiant, et en même temps vertigineux, de retrouver ainsi Goya à près de quarante mètres de profondeur. Corso ne voulait pas céder à sa surprise. Il essayait au contraire de détailler la mise en scène, tandis que ses compagnons prenaient des photos, comme sur une banale scène de crime.

Mais tout ce qu’il voyait pour l’instant, c’était la chair de l’homme assassiné, déjà mordue, attaquée, rongée par des poissons invisibles, qui peluchait dans les fonds glacés comme du papier journal. Corso ne put s’empêcher de penser que le corps était en train de se dissoudre et que les mètres cubes qui les entouraient étaient emplis de poussière de peau, des minuscules débris de chair qui tournoyaient parmi les bulles de leurs détendeurs.

Il eut soudain la sensation qu’il ne remonterait jamais à la surface, qu’il ne se sortirait jamais de cette affaire — et surtout qu’il ne découvrirait jamais la vérité. Pourquoi Sobieski avait-il décidé cette fois d’immerger sa victime à plus de quarante mètres de profondeur ? Voulait-il que personne ne la découvre ? Avait-il choisi sa victime au hasard ou au contraire avait-il fait tout ce chemin pour sacrifier ce jeune homme en particulier ?

57

— T’attends pas l’identification ?

— Non, répondit Corso. Ça prendra peut-être des jours et je dois arrêter Sobieski à Paris.

— Holà, mon gars, on n’a pas la queue d’une preuve.

— Ici, non. Mais à Paris, ça commence à faire beaucoup. Sa présence dans la ville même où un nouveau meurtre a été commis est décisive. Le juge va l’inculper.

Ils venaient de mettre pied à terre au port de Fleetwood, à moins de quinze kilomètres de Blackpool. La remontée du corps avait pris plus de deux heures. Pas moins de trois vedettes et vingt plongeurs s’étaient déplacés. De leur côté, Corso et ses collègues, respectant les paliers de décompression, avaient mis près d’un quart d’heure à refaire surface.

La dépouille avait été transférée à l’hôpital de Blackpool par hélicoptère, un médecin légiste de Manchester était attendu. On ne savait comment, la presse avait été avertie en temps réel de la macabre découverte — à leur arrivée au port, il avait fallu maintenir à distance une horde de journalistes. Le bordel habituel avait donc déjà commencé et Corso n’était pas mécontent de quitter tout ça. Il allait régler ses comptes à Paris — dans une (relative) tranquillité.