Waterston, au contraire, paraissait épuisé d’avance. Un meurtre à Blackpool, ça le changeait des dealers et des bastons, mais ce n’était pas une bonne nouvelle, surtout pour l’image déjà au plus bas de la ville. En même temps, l’enquête du flic serait rapide puisque, a priori, on connaissait le coupable.
Restait tout de même à retrouver la chambre où le meurtre avait eu lieu, y relever les empreintes, les traces organiques. Il fallait aussi identifier l’embarcation que le tueur avait utilisée. À chaque fois que Corso se repassait mentalement les faits, il était sidéré par la méthode : pourquoi tant de complications ?
Pour son boulot, Waterston possédait un joker, les vidéos de surveillance. Les Britanniques raffolent de cette technique et Blackpool était truffée de caméras en parfait état de marche (à la différence des françaises).
Le flic anglais frappa dans ses mains.
— Allez, je t’emmène à l’hosto.
— Quoi ? Mais tout va bien…
Waterston ne prit même pas la peine de répondre. Ils empruntèrent la même route que le corps et rejoignirent l’hôpital de Blackpool, où on offrit à Corso une attelle toute neuve pour son avant-bras.
— On peut aller vite pour la paperasse ? demanda-t-il à son alter ego.
— Je vais faire le maximum, mais je te conseille de décoller de Manchester. Y a un vol en fin de journée.
Deux heures plus tard, après avoir bricolé une version des faits présentable pour l’un comme pour l’autre, incluant la visite « non officielle » d’un officier de police français sur le territoire britannique, un queer-bashing qui avait brouillé les pistes et une expédition maritime qui avait porté ses fruits, Corso put récupérer sa bagnole de location.
Il fila directement à l’aéroport et se décida enfin à appeler son équipe : il tenait à prendre son temps pour leur expliquer ce nouveau coup de théâtre. Il donna ensuite des consignes strictes en vue de l’arrestation de Sobieski. Le peintre s’était assez foutu de leur gueule. Il voulait cette fois une opération en fanfare, avec brigade d’intervention et médias dans les parages.
De leur côté, comme il s’y attendait, les membres de son groupe n’avaient pas avancé d’un pouce. Ils étaient repartis de zéro… et y étaient restés. D’humeur joviale, Corso expliqua à Barbie que tout ça n’avait plus d’importance : le soir même, Sobieski serait sous les verrous.
Deux heures plus tard, il allait embarquer pour Paris quand la fliquette le rappela :
— J’ai enfin dégoté une info.
— Qu’est-ce que tu veux dire ?
— Une société anonyme liée à Sobieski. Un truc dont on n’a jamais entendu parler.
Des fourmillements sur sa nuque. Ne pas aller trop vite. Ne pas s’exciter pour rien. Corso avait l’habitude de ce genre d’emballements dans une enquête. On passe des jours, voire des semaines, à brasser du vide, et tout à coup une faille révèle une série d’éléments décisifs.
— Explique-toi.
— En repassant toutes les données qu’on possède sur Sobieski, j’ai remarqué qu’il avait signé une série d’illustrations pour un ouvrage érotique en utilisant un pseudo, « Thémis ».
— Et alors ?
— Thémis est la déesse de la justice, de la loi et de l’équité dans la mythologie grecque.
— C’est une femme ?
— Sobieski n’en est plus à ça près. Ce qui compte, c’est que le choix de ce nom révèle encore une fois son obsession de la justice, du châtiment…
Les passagers finissaient d’embarquer. Corso s’impatientait :
— OK, où tu veux en venir ?
— Je me suis demandé s’il n’existait pas une société qui porterait ce nom. Un truc qu’aurait créé Sobieski pour couvrir ses petits secrets.
Ça lui semblait vraiment tiré par les cheveux mais l’instinct de Barbie avait fait ses preuves.
— T’as trouvé ?
— Il en existe une vingtaine rien qu’en Île-de-France, mais l’une d’entre elles importe des produits chimiques pour fabriquer des pigments.
Corso sentit, par toutes les fibres de son être, que Barbie avait touché juste. L’étau — c’était le cas de le dire — se resserrait autour du peintre-charcuteur.
— T’as obtenu des précisions ?
— Non. Sur les sites d’identification des sociétés, les renseignements sont réduits au minimum. Pas de chiffre d’affaires, pas de bilan, pas de salarié. Tout ça sent l’activité bidon. Ce qui m’a fait réagir, c’est l’adresse du siège social.
— C’est celle de Sobieski ?
— Exactement. Ça m’étonne qu’il ait fait cette bourde mais il ne pouvait soupçonner qu’on remonterait jusqu’à cette boîte fantôme.
Le fourmillement dans son corps devint une sorte de démangeaison, un prurit qui lui donnait envie de hurler. Au lieu de ça, Barbie et lui conservèrent le silence. Tous deux pensaient à la même chose : si cette société louait un local quelque part, alors cet endroit pouvait être le lieu des crimes.
La putain de planque qu’ils cherchaient depuis le départ.
Il revit en flash la silhouette de Sobieski, stetson hobo sur la tête, chemise hawaïenne. Cette image n’était pas seulement celle d’un tueur à foutre en cage mais aussi l’incarnation de la confiance en soi, de l’arrogance du crime.
Un grand rire craché à la face des flics.
— J’arrive à Roissy à 20 h 30.
— Je t’attendrai.
58
Corso déboula finalement à Roissy à 21 heures parmi un flot de touristes tout heureux de partir à l’assaut de la capitale. Barbie était là, crispée dans ses Stan Smith défoncées, se rongeant les ongles, avec l’air d’avoir avalé une matraque électrique.
La fliquette ne fit aucun commentaire sur l’attelle de Corso, sa lèvre enflée et les pansements qui barraient son visage. À l’évidence, son escapade au Royaume-Uni avait été mouvementée.
Côté conversation, Barbie avait beaucoup mieux à offrir : pendant qu’il ronflait dans son Airbus, la fée électricité avait creusé son filon. La société Thémis louait un pavillon rue Adrien-Lesesne, à Saint-Ouen, près des voies ferrées en droite provenance de la gare du Nord. Officiellement, Thémis y entreposait des produits chimiques.
En guise de conclusion, Barbie lui tendit son portable sur lequel s’affichait une géolocalisation : depuis son atelier, Sobieski pouvait rejoindre le site à pied.
— On a le choix, fit-elle en ayant du mal à cacher son excitation. Soit on tape chez Sobieski, on l’arrête, puis on perquise dans l’entrepôt. Soit on envoie tout de suite une équipe rue Adrien-Lesesne et ils commencent le boulot pendant qu’on fout les pinces à…
— On fait le contraire. Envoie Stock et Ludo arrêter Sobieski ; nous, on se charge de l’entrepôt.
— T’es sûr ?
À l’idée de surprendre l’antre du salopard, Corso avait la trique. L’excitation de Barbie n’était rien comparée à la sienne. Putain, ils allaient se le faire.
— Je veux voir sa gueule quand on lui annoncera qu’on a trouvé sa garçonnière. T’as l’autorisation du juge ?
— J’ai tout ce qu’il faut. Pour Ludo, tu crois que c’est une bonne idée ?