— Je veux. Il faut que Sobieski comprenne qu’il n’a pas le moindre allié dans la maison et que Ludo, malgré tout, reste un des flics de notre groupe.
Barbie acquiesça et attrapa son portable. En quelques mots, elle informa Stock des nouvelles directives : Stock et Ludo aux commandes, avec, comme prévu, quelques gros bras armés pour l’ambiance. Mais attention, Corso ne voulait pas qu’on dise à Sobieski pourquoi on l’arrêtait au juste. Il fallait le laisser mariner.
— Vous l’emmenez au 36, conclut Barbie, et vous nous attendez.
— Non, lui souffla Corso. Qu’ils nous préviennent une fois sur place. On sera qu’à quelques centaines de mètres. Une fois qu’on aura repéré les lieux et foutu des scellés, on se fera un plaisir d’aller saluer Sobieski.
Roissy n’était pas si loin de Saint-Ouen. Ils filèrent sur l’A1 puis, le Stade de France dépassé, empruntèrent la D20 jusqu’à survoler le lacis des voies ferrées et descendirent au fil de rues plus étroites.
Corso s’attendait à une zone à l’ancienne : friches industrielles, terrains vagues, squats… Pas du tout. De la même façon que Sobieski avait métamorphosé sa manufacture abandonnée en galerie de luxe, le quartier de la rue Adrien-Lesesne s’était nettement amélioré. Une armée de bobos en avaient pris possession et, sans se concerter, à coups de petites attentions, de crédits, de volonté de faire du beau avec du moche, du riche avec du pauvre, avaient réussi à transformer la zone défraîchie en village souriant.
Corso, qui venait des cités et connaissait par cœur les méfaits de la laideur et de la misère, n’appréciait pas non plus ce genre d’améliorations. Il y percevait toute la mesquinerie bourgeoise, la prétention pseudo-artistique de ces familles proprettes aux idées creuses et aux comptes en banque frileux. En voulant rendre présentable ce quartier de pavillons et d’ateliers industriels, ces nouveaux venus jouaient encore une fois l’air bien connu de Jacques Brel, la chanson de ceux qui « voudraient avoir l’air mais qu’ont pas l’air du tout »…
L’adresse de Sobieski était un bel exemple du phénomène. Mais, dans son cas, c’était simplement pour tromper l’ennemi. Personne ne devait soupçonner ce qui se passait derrière ce portail en fer vert à double battant qui ne laissait voir que les frondaisons de chênes et de marronniers. Même Corso, en découvrant ce décor de grand-mère, se prit à douter :
— T’es sûre que c’est là ?
— Sûre, fit Barbie en vérifiant encore une fois sur son portable.
Le serrurier réquisitionné les attendait devant le seuil.
— Tu lui fais signer la paperasse et on y va, fit Corso en sortant de la voiture.
— On attend pas les bleus ?
— Non.
— Et les témoins pour la perquise ?
Corso lui balança un regard qui se passait de commentaire.
L’artisan, pas spécialement coopératif, grommela en prêtant serment et en empochant le mémoire de frais qui lui permettrait d’être remboursé. Corso regardait le portail plein, la cime des arbres, la toiture rouge de la baraque, cinquante mètres plus loin, au fond du jardin. Il en avait les mains qui tremblaient.
Le serrurier se mit au boulot — ou plutôt à la peine. Au bout de cinq minutes, et pas mal de boucan (il avait carrément utilisé une scie électrique), le portail s’ouvrit dans un grincement sinistre et une odeur de métal chauffé à blanc.
Corso et Barbie pénétrèrent dans le jardin, suivis par le clampin et sa boîte à outils. Un chemin de cailloux menait à un pavillon de taille modeste. Pierres meulières jointes par rocaillage, fenêtres à voilages blanchâtres, marquise de verre feuilleté et de fer forgé, tout était là pour vous foutre le cœur dans les chaussettes et vous inciter à choisir l’arbre auquel vous alliez vous pendre.
Pourtant, les oiseaux chantaient dans les feuillages et la lumière du crépuscule baignait le tableau dans une clarté très douce, couleur de pulpe d’orange. Vraiment pas le décor pour une perquise tendue à bloc.
Le serrurier gravit les quelques marches qui conduisaient au perron protégé et s’attaqua à la nouvelle serrure.
— Même pas blindée, commenta-t-il avec mépris.
Corso monta à son tour la volée de marches. Ça ne collait pas : si Sobieski avait mené là une quelconque activité occulte ou laissé des indices compromettants, il aurait installé un système de sécurité drastique. Corso n’avait pas oublié comment il s’était fait niquer par les caméras invisibles de l’atelier. Outre le camouflage « petit-bourgeois » du lieu, le peintre-tueur aurait opté pour un dispositif inviolable.
La porte ouverte libéra une odeur atroce de moisi qui les fit reculer de plusieurs pas.
— Ça pue là-dedans ! grogna le serrurier en agitant la main. Personne a foutu les pieds ici depuis des lustres, moi j’vous le dis.
Les flics échangèrent un regard. Tout ce qu’ils avaient finalement, c’était un pavillon loué par une boîte qui s’appelait Thémis et dont le siège social se situait chez Sobieski. S’étaient-ils encore plantés ?
Corso était sur le point de céder au dépit quand son regard se posa sur le garage mitoyen presque aussi grand que le pavillon, au bas mot cent cinquante mètres carrés au sol.
— Ouvrez-moi ça aussi, ordonna-t-il en désignant le local.
L’artisan descendit les marches et s’attaqua à la porte pivotante. Aussitôt, il émit un sifflement d’admiration.
— Qu’est-ce qui se passe ? demanda Corso en s’approchant.
— Bah là, mon gaillard, c’est une autre histoire. Y z’ont installé un système de sécurité comme on n’en voit pas souvent.
Malgré lui, Corso prit la main de Barbie. Ils avaient trouvé. Le putain de repaire d’un tueur en série qui semblait insaisissable. Les deux flics choisirent de garder leur sang-froid et allèrent s’installer sous les arbres. Ils s’assirent sur un banc, comme dans un jardin public, et prirent leur mal en patience. Le serrurier les avait prévenus, « au moins une demi-heure ».
Par téléphone, ils suivaient l’évolution de la seconde équipe, maintenant en poste aux abords de l’atelier de Sobieski. Le peintre était chez lui. Stock, qui pouvait l’apercevoir à travers une des verrières, confirma qu’il était en train de préparer des toiles comme si de rien n’était. Encore une fois, Corso le revit rôder dans le quartier homo de Blackpool, puis l’image du cadavre au cri flottant lui revint — le sang-froid du salopard forçait l’admiration.
Il leur ordonna d’attendre encore : s’ils trouvaient vraiment des éléments confondants dans ce nouveau local, l’arrestation n’en serait que plus belle.
Enfin, à près de 22 heures, alors que la nuit était tombée, le serrurier — il avait appelé un assistant — vint à bout de la porte du garage. Corso leur intima de reculer et, accompagné de Barbie, il pénétra dans l’espace. Il n’avait qu’une torche à la main — avec son attelle, pas moyen de tenir à la fois une lampe et une arme —, alors que son adjointe braquait son calibre en soutien.
Il ne voyait pas grand-chose, mais déjà les formes, les objets, les ombres dans son faisceau lumineux lui laissèrent craindre le pire — ou le meilleur, c’était selon.
— Va chercher des protège-chaussures, des charlottes et des gants, ordonna-t-il à Barbie d’une voix blanche.
La petite souris détala, alors que Corso, raide comme une clôture électrifiée, demeurait sur le seuil. Il balayait lentement les lieux de sa torche. Pas de fenêtre. Un comptoir le long du mur de gauche. Un plan de travail en bois au milieu de la pièce — Corso se souvenait de l’hypothèse du légiste, « l’étal d’un boucher », et des échardes dans la chair d’Hélène Desmora. Sur le sol, des pots de produits chimiques qui exhalaient des odeurs acides. Plus loin encore, il discerna un engin colossal, une sorte de caisson en métal doté d’un hublot qui pouvait largement accueillir un être humain…