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Barbie revint avec le matos demandé. Ils s’équipèrent sans un mot, puis Corso fit un pas à l’intérieur et chercha un commutateur. Sous la lumière électrique, les choses se précisèrent et les deux flics surent qu’ils avaient trouvé.

Rien que du lugubre, de l’abject et de l’effrayant. Avec ses esquilles de bois et ses traces sanglantes, le plan de travail évoquait beaucoup plus le billot d’un boucher que l’établi d’un artiste. Surtout, une presse dotée d’une molette de serrage y était fixée — pas besoin d’une grande imagination pour visualiser une victime placée de profil, la tête coincée dans cet étau.

Le comptoir sur la gauche présentait tout un tas d’outils qui pouvaient servir à un peintre montant ses toiles lui-même mais qui, dans ce contexte, s’avéraient beaucoup plus funestes, surtout que la plupart portaient des traces brunes. Du sang ?

En s’en approchant, le flic buta contre un carton posé par terre. Il baissa les yeux : il était rempli de pierres. Exactement le même genre de galets que ceux qui obstruaient la gorge de Sophie et d’Hélène. Les tremblements de Corso étaient devenus brefs et constants, comme s’il marchait au 220 volts. Il aurait voulu dire quelque chose, ou peut-être simplement respirer, mais tout ça devenait foutrement difficile.

Barbie de son côté inspectait l’établi fixé au mur et détaillait chaque instrument. Deux visiteurs dans un musée s’extasiant chacun sur des œuvres différentes, mais prisonniers d’une émotion commune.

Sans se concerter, ils se dirigèrent vers le caisson du fond. C’était une chambre aux parois d’inox équipée sur sa façade centrale d’un système de commande compliqué.

— On dirait un four…, murmura Barbie, confirmant d’emblée la pensée de Corso.

— Appelle l’IJ, ordonna-t-il d’une voix altérée. Je veux toute la cavalerie ici dans moins d’une heure.

Barbie s’exécuta. Stéphane poursuivit sa visite. Il cherchait encore le signe indiscutable de la présence de Sobieski. Après tout, rien ne disait concrètement que cette chambre de torture était celle du peintre.

À ce moment-là, il repéra, affichées tout au bout de l’établi de gauche, plusieurs reproductions maculées de peinture, des œuvres des grands maîtres de la peinture espagnole : Vélasquez, Le Greco, Zurbarán… Parmi elles, sans surprise, il reconnut les Pinturas rojas de Goya.

Le détail qui lui manquait.

Il attrapa son téléphone et appela Stock :

— On arrive dans cinq minutes. On tape avec vous.

— Y a du nouveau ?

— On a trouvé le repaire du monstre.

59

— Ça va ? T’es bien installé ?

Sobieski, tête nue, ne répondit pas. Assis dans le bureau de Barbie et de Ludo, il semblait avoir saisi que les choses se gâtaient vraiment pour lui. Il devait aussi avoir intégré que la proximité de Ludo ne l’aiderait pas. Au contraire.

Il était si pâle que son visage ressemblait à un moulage de plâtre, uniformément blanc et inexpressif. Corso connaissait ce masque. Ce n’était ni celui de la culpabilité, ni celui de la crainte. Sobieski portait l’expression de la terreur — celle d’une phobie réveillée : la taule se rapprochait, et pour de bon.

Corso, un mince dossier à la main, prit place derrière le bureau de Barbie. La fliquette se tenait debout dans un coin de la pièce, la main sur le calibre. Stock et Ludo étaient aussi présents, silencieux, fermés, aussi compacts que des blocs de propergol. L’air était chargé d’une tension presque insoutenable. On avait fini de rire. Si tant est qu’on ait ri un jour dans cette histoire.

D’un signe, Corso invita ses collègues à sortir ; un peu d’intimité ne leur ferait pas de mal.

— Ça m’a bien plu, notre petite balade anglaise.

Sobieski se racla la gorge :

— Je vois pas de quoi tu parles.

Corso sourit.

— Quitte à mentir, garde tes forces pour les situations où tu pourras encore être crédible. Ton billet, la douane, les caméras de sécurité…, tout prouve ta présence en Angleterre. Ne gaspille pas ton énergie.

Le peintre conserva le silence.

— Pourquoi t’es allé là-bas ? relança Corso.

— J’ai pas le droit p’t-être ?

— Non, et tu le sais.

— J’ai passé l’âge de demander des autorisations, grogna-t-il. J’ai dû lécher des culs et lever le doigt pendant vingt ans. Tout ça, c’est derrière moi.

— Pas si sûr. Qu’est-ce que t’es allé faire en Angleterre ?

— Je devais voir mon galeriste à Manchester. J’prépare une expo.

— On est au courant.

— Si t’as les réponses, pose pas les questions, on gagnera du temps.

La voix, le ton, l’expression, tout était encore du Sobieski, mais c’était du Sobieski diminué, étiolé par l’angoisse.

— T’as donc pris le risque de retourner au trou pour une histoire d’expo ? Ça pouvait pas attendre ?

— Non. L’expo est dans un mois.

— Tes scrupules de peintre t’honorent, mais je t’apprendrai rien en te disant que t’es pas un artiste comme les autres.

Il eut un sourire d’orgueil, dents noires, rictus de travers.

— C’est ça qui fait ma force.

— Et aussi ta faiblesse. T’es suspect dans une affaire de meurtres, Sobieski. Tu ne peux pas te déplacer comme n’importe qui. Rien que pour cette raison, le juge pourrait t’envoyer au ballon plusieurs semaines et ton expo, crois-moi, tu seras pas là pour la voir.

L’autre ne répondit pas tout de suite. Tout son être semblait se compresser, se durcir. Il revenait à un âge minéral, l’ère de la taule, quand il encaissait les coups, se faisait violer, distribuait les sentences. Un être sans interstice ni fêlure. Un noyau glacé de volonté pure.

— Personne décidera plus pour moi, s’entêta-t-il. Ce temps-là est révolu.

Face à lui, Corso se sentait bien, avec son attelle et la nuit devant lui. Il tenait sa proie — et avec une pointe de sadisme, il aimait la regarder souffrir.

— C’est toi qu’as provoqué l’alerte dans l’Eurostar ?

Sobieski ne chercha pas à feindre l’étonnement, ni à nier sa présence dans le train.

— Pourquoi j’aurais fait ça ?

— À toi de me le dire.

Il eut un geste fatigué de la main qui signifiait : « Si t’as que ce genre de répliques, on n’ira nulle part toi et moi. »

Corso préféra réembrayer :

— Et Blackpool ?

— Quoi Blackpool ?

— Tu cherchais un peu de fun avant de rentrer en France ?

Sobieski se tortilla sur sa chaise.

— Me force pas à me répéter, Corso. Depuis que je suis sorti de taule, je fais c’que je veux, quand j’veux. Et c’est pas des merdaillons de flics dans ton genre qui vont m’empêcher de quoi que ce soit.

— T’as pas répondu à ma question : pourquoi Blackpool ?

— Envie de me détendre.

Corso avait fait imprimer quelques clichés du corps sorti de l’eau. Il les posa brutalement sur son bureau.

— C’est ça que tu appelles « te détendre » ?

— C’est quoi ces horreurs ?

— Un jeune homme assassiné la nuit dernière à Blackpool.