Sobieski parut sincèrement étonné :
— Qu’est-ce tu racontes ?
Corso se pencha — il ne se départait pas de son calme :
— Je raconte que t’es soupçonné d’avoir tué Sophie Sereys et Hélène Desmora selon un mode opératoire très spécifique. Tu te casses à Blackpool, et voilà qu’un homme est assassiné exactement de la même façon. Plutôt troublante la coïncidence, non ?
Sobieski secoua la tête avec consternation. Il semblait enfin comprendre ce qui lui valait cette deuxième garde à vue.
— J’ai passé la nuit avec un gars qui s’appelait Jim. Un suceur de première.
— Jim comment ?
— J’lui ai pas demandé. Il avait la bouche pleine.
Corso joua à l’imbécile :
— T’aimes aussi les hommes ?
— Peu importe l’instrument, pourvu qu’on ait la fanfare.
— Ton Jim, là, enchaîna Corso, où on peut le trouver ?
— Aucune idée. Dans le quartier des tafioles, je pense. C’est là qu’il tapine. (Sobieski lui fit un clin d’œil.) Tu connais, non ?
Il avait donc toujours su qu’il était suivi. Pourquoi avait-il pris le risque de tuer avec un flic aux fesses ?
Stéphane sortit de son dossier des photos anthropométriques de la victime.
— Tu le connais ?
— Non.
— Il s’appelait Marco Guarnieri. 33 ans. D’origine italienne. C’était un petit dealer de Blackpool que tout le monde appelait « Narco ».
— Jamais entendu parler.
Waterston lui avait envoyé ces infos dans la nuit. Les flics anglais n’avaient eu aucune difficulté à identifier la victime. Ses empreintes avaient parlé. Mi-dealer, mi-combinard, on n’était pas sûr qu’il ait été prostitué. Peut-être même pas homosexuel.
Corso avait été troublé par ces renseignements. Sa théorie était que Sobieski avait cédé cette nuit-là à ses instincts meurtriers, frappant au hasard. Mais Guarnieri n’avait pas le profil, même pour une rencontre d’un soir. L’autre théorie, qui ne tenait pas debout, était que Sobieski connaissait déjà cet homme, qu’il l’avait choisi pour lui faire subir le « supplice du rire », comme il l’avait fait pour Sophie et Hélène. Mais comment aurait-il connu ce petit dealer ? En quoi le pauvre mec méritait-il le châtiment du « Juge » ?
— Tu sais conduire un bateau ?
— Non. Pourquoi ?
Corso ne prit pas la peine de répondre.
— T’avais tes cordes dans ton sac ?
Sobieski préféra rire :
— C’est quoi ces questions de merde ?
— Pourquoi t’as immergé le corps au large de Blackpool ?
Sobieski se leva d’un bond. Corso ne lui avait pas mis les pinces, histoire qu’il ne sache pas sur quel pied danser : témoin, gardé à vue, inculpé ?
— J’en ai plein le cul de tes histoires. Je…
Il n’acheva pas sa phrase. Corso venait de lui balancer une baffe de toutes ses forces au-dessus du bureau. Il avait frappé de la main gauche. Il en ressentit aussitôt une vive brûlure à la paume mais surtout un intense soulagement. Des jours que cette baffe le démangeait.
Sobieski s’étala par terre en hurlant — pure comédie, il pouvait encaisser bien plus que ça. Corso contourna le bureau et lui décocha un coup de latte dans les côtes. Quand Sobieski tenta de se redresser, Stéphane l’attendait front en avant : coup de boule, nez brisé, jet de sang.
La fête — espérée depuis le début — commençait. La tête de Sobieski rebondit sur le sol. Le peintre voulut encore se relever mais Corso lui administra un coup de coude dans le menton. Par réflexe, il avait utilisé son bras droit. Son attelle sauta et la douleur traversa son membre comme un électrochoc.
Il armait encore le poing gauche quand Stock et Ludo surgirent dans le bureau et le soulevèrent du sol. Ils le poussèrent contre le mur et le bloquèrent. Corso reprit son souffle — le boxeur qui attend qu’on compte jusqu’à dix alors que son adversaire est K.-O. Mais Sobieski était déjà debout, il s’était mis en garde. Une « fausse patte » — position de gaucher — qui déstabilise l’adversaire.
— Enculé de ta race, cracha-t-il dans des postillons de sang. Laisse tomber tes deux gonzesses et viens te frotter à moi.
Corso ne réagit pas, il avait déjà retrouvé son sang-froid. Barbie entra à son tour et poussa Sobieski sur sa chaise. Elle attrapa une boîte de Kleenex et la lui balança.
Il y eut un répit. Sobieski épongea ses plaies. Une de ses joues paraissait plus creuse — peut-être avait-il largué une dent dans la bataille, ce qui ne lui en faisait vraiment plus beaucoup. Corso retourna s’asseoir à sa place, avec un signe explicite à ses gars : « C’est bon. » Mais son équipe préféra rester pour veiller au grain.
Le flic passa aux éléments décisifs :
— On a localisé ta planque, rue Adrien-Lesesne.
L’autre renifla puis cracha par terre un mollard sanglant.
— C’est pas une planque, c’est un atelier.
— Un drôle d’atelier, avec un étau, un four, des instruments de torture.
Sobieski trouva la force de ricaner encore :
— T’y connais rien. L’étau, c’est pour fixer les châssis. Les outils, pour tendre les toiles. Le four, pour faire sécher la peinture.
— Ton matos est couvert de sang.
— C’est du pigment, fit-il en un nouveau rictus.
— Non, Sobieski. On a déjà fait des analyses. On a relevé dans ton « atelier » au moins six ADN différents. Le sang de six femmes que tu as assassinées.
Cette fois, Sob la Tob accusa le coup. Ses yeux s’écarquillèrent et ses pupilles se dilatèrent comme deux taches d’encre sur un buvard.
— Tu bluffes.
Corso agita plusieurs documents.
— Les premiers relevés de la scientifique. Tes empreintes sont partout, ainsi que celles de Sophie et d’Hélène. On a déjà identifié leur sang et on fait des recherches parmi les autres disparues de ces dernières années. À ta place, j’appellerais mon avocat.
Sobieski fixait les PV sur le bureau. Il ne paraissait pas comprendre.
— Je vais te dire ce que je pense, reprit Corso. On se refait pas, et depuis que t’es sorti de taule, tu tues des femmes. Tu les charcutes dans ton atelier et tu les brûles dans ton four, façon Landru. On a leur sang, Sobieski, et on finira par les identifier.
Toujours pas de réaction. Le visage du peintre était parfaitement impassible. Sa chair se durcissait à vue d’œil, comme si elle coagulait plus vite que ses blessures. Corso songea à ces sculptures de démons découvertes dans le désert irakien, enduites de sable et de soleil. L’âme du mal, version minérale.
— Maintenant, va savoir pourquoi, t’as changé de mode opératoire. T’as voulu que le monde contemple ton œuvre. T’as tué ces deux pauvres filles et tu les as transformées en tableaux de Goya. Tu nous as provoqués, tu as joué avec nous, et finalement, je crois que c’est ce qui t’excite le plus. Mais il faut être beau joueur parce que tu as perdu.
Sobieski baissa la tête et ses épaules semblèrent se refermer sur elle, à la manière d’un squelette qui se blottirait au fond de sa crypte.
— Foutez-moi cette ordure dans les cages, fit Corso aux autres. (Il s’adressa de nouveau au suspect qui paraissait rétrécir à vue d’œil :) Demain, c’est le juge, et tout de suite après, Fleury. C’est fini pour toi, Sobieski, tu reverras plus jamais la lumière.
À ce moment-là, se passa la dernière chose à laquelle Stéphane s’attendait : Sobieski se cambra sur sa chaise et poussa le hurlement le plus déchirant qu’on puisse imaginer. Un cri jailli des tréfonds de la peur et de la détresse.