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Corso songea — il était sidéré de penser à ça — au cri d’un enfant qu’on arrache à sa mère.

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Dès le lendemain, le vendredi 8 juillet, l’artiste peintre fut entendu par le juge Michel Thureige et inculpé pour l’homicide volontaire avec préméditation de Sophie Sereys et d’Hélène Desmora. Le meurtre de Marco Guarnieri faisait l’objet d’une procédure à part, menée par les Anglais. Mais on pouvait compter sur le magistrat pour relier les trois affaires et utiliser l’assassinat du dealer contre Sobieski.

La rédaction des queues du dossier, la relecture de toutes les dépositions, la vérification des derniers éléments, le recensement des personnes impliquées dans l’affaire à titre de témoins, etc., tout cela accapara Corso et son équipe jusqu’à la fin du mois de juillet. Ils ne parvinrent pas à identifier les autres victimes du peintre et ne trouvèrent aucune autre preuve à charge contre Sobieski, mais ce qu’ils avaient était suffisant : Sob la Teub allait payer pour les meurtres de Sophie et d’Hélène.

Dès le 10, Bompart se fendit d’une conférence de presse triomphaliste, félicitant au passage le commandant Corso et son équipe pour leur « brillant travail d’investigation ». Bornek, évidemment, faisait la gueule, mais son heure viendrait un jour ou l’autre. On murmurait déjà que c’était un coup pour Corso à obtenir une solide promotion : commissaire principal, patron d’un service, préfet…

Corso n’avait jamais songé à ce type d’ascension mais il n’était pas contre un plus gros salaire, ni un boulot plus stable, pour Thaddée.

En revanche, Ludo avait remis, comme prévu, sa démission pour « raisons personnelles ». Il disparut sans un mot ni un au revoir. « Encore un qui a un brillant avenir derrière lui », avait conclu Bompart.

Dès la mi-juillet, Corso était revenu à sa vraie obsession, la garde de son fils. L’arrestation de Sobieski — la fin du « bourreau du Squonk » — redorait son blason et allait lui permettre d’obtenir un job plus honorable. Que des bonnes nouvelles, son avocate le lui avait confirmé.

En revanche, Corso était plus doué pour arrêter les assassins que pour se faire des amis. En tout et pour tout, il n’avait récolté que cinq témoignages attestant qu’il était le « meilleur des pères » (des collègues de bureau, le patron du café en bas de chez lui…). Pour enrichir son dossier, il avait imprimé des photos rendant compte de ses activités avec Thaddée (parcs, fêtes foraines, piano, Disneyland…), photocopié ses relevés bancaires et surligné les dépenses inhérentes à son éducation, etc. Il avait réussi de cette manière à remplir un dossier d’une trentaine de pièces (avec, en bonus, les articles de presse les plus louangeurs sur l’affaire du Squonk ; comme l’avait promis son avocate : « On ne refuse rien à un héros »).

En réalité, toute cette paperasserie l’écœurait. Avoir à démontrer qu’il était un bon père lui rappelait tous les innocents qu’il avait croisés dans sa carrière et qui avaient dû lutter comme des diables pour prouver… qu’ils n’avaient rien fait.

Néanmoins, fin juillet, il remit son dossier complet à maître Janaud et récupéra (enfin) son petit garçon pour les vacances. On lui avait retiré son attelle et ses plaies au visage avaient cicatrisé, il n’avait donc plus la sale gueule du flic blessé au front. Ils partirent en Sicile, au Club Med, un village familial qui proposait un tas d’activités pour les enfants.

C’était la première fois qu’il plongeait dans cette marmite et il s’attendait à pire. Bien sûr, il n’apprécia pas de partager les repas avec les autres GM et ne se fit aucun ami, mais en maillot de bain, assis sur les mêmes bancs que ces vacanciers bronzés et heureux, à manger du taboulé, il se sentait presque normal. Surtout, Thaddée était ravi, occupé du matin au soir, à tel point qu’au bout de quelques jours, Corso avait l’impression que c’était son fils qui l’avait emmené en vacances et non l’inverse.

Mais on n’oubliait pas Sobieski aussi facilement.

La journée, il vaquait de la piscine à la plage, de la plage au bar, mais, quoi qu’il fasse, il revenait aux mêmes souvenirs, aux mêmes hantises : les cris silencieux des victimes de Sob, les abominations d’Akhtar, les jeux pervers de Sophie, les nuits à la morgue d’Hélène, le corps gris et effrité de Marco au fond de l’eau… Contrairement à ce qu’on raconte, les flics n’oublient jamais rien, leurs souvenirs constituent même leur principal matériau de travail — un flic opère toujours mentalement une synthèse entre le passé et le présent, croise en permanence les données d’une nouvelle affaire avec celles des anciennes…

Un fait surtout revenait en leitmotiv, un grain de sable dans son dossier. Il connaissait maintenant le pedigree de Marco Guarnieri, dit « Narco ». Le gars n’avait pas (du tout) le profil des deux autres victimes. D’abord, bien sûr, c’était un homme. Ensuite, il n’était ni strip-teaseur ni prostitué (ce n’était pas lui que Sobieski avait embrassé dans la ruelle avant le queer-bashing). Narco était un petit dealer de Blackpool, drogué jusqu’à l’os, qui survivait en vendant ses doses à la sortie des casinos et des clubs de strip.

Son histoire n’avait rien de remarquable — dans le registre de la lose. Né à Aoste en 1983, élevé à Turin puis en Grande-Bretagne par sa mère. D’abord danseuse, puis serveuse, cette dernière avait trimbalé son gamin au gré de ses contrats et avait trouvé sa voie sur le tard : strip-teaseuse. C’était le seul point commun entre Guarnieri et les filles du Squonk.

Pour le reste, une petite frappe de Liverpool, un délinquant multirécidiviste. À 33 ans, il avait passé plus de quinze ans en taule. Altcourse, la prison de Liverpool ; Birmingham, dans les West Midlands ; Forest Bank, la taule de Manchester… À sa façon, Narco avait voyagé.

Il fallait donc supposer que Sobieski, cherchant ce soir-là un amant (ou, version plus probable, de quoi se charger), était tombé sur lui. Il l’avait convaincu de l’inviter chez lui — on avait finalement découvert le lieu du meurtre, un studio sordide que Guarnieri louait pour quelques livres. Sobieski l’avait ensuite emmené dans la propre bagnole du dealer puis il avait volé un Boston Whaler à la marina de Fleetwood Haven — tout ça pour immerger le corps au pied de la bouée Black Lady. Mais pourquoi tant de complications ?

Corso sentait une contradiction profonde entre l’hypothèse d’une pulsion criminelle soudaine et l’élaboration d’un meurtre aussi sophistiqué, avec liens, mutilations, immersion… Mais dans sa chaise longue, à l’ombre des palmiers, il s’efforçait de ne pas développer, c’était désormais le boulot du juge, et encore, d’un juge anglais.

Chaque jour, il observait les gamins qui jouaient sur la plage ou au bord de la piscine, cherchant des yeux Thaddée parmi les groupes du mini-club. Une fois qu’il l’avait repéré, il le saluait de la main et il fermait les yeux en éprouvant un profond sentiment de satisfaction. Mission accomplie. Il se prenait même à rêver d’une rentrée en forme de sans-faute : promu, il récupérait son fils, déménageait, et tant qu’on y était, se trouvait une nouvelle femme. Côté terrain, il passait la main, s’installait dans un beau petit bureau et prenait de la hauteur en rentrant à heures fixes pour le dîner. Un quotidien pépère qui lui permettrait de ne plus aller au contact avec les démons et de dormir tranquille.

Mais Corso n’était pas d’un naturel optimiste. Quand il rouvrait les yeux, le soleil avait la couleur amère du citron qu’on utilise pour diluer l’héro, et son fond de Coca, tiède, ressemblait à de la résine de cannabis fondue. Il devait rester sur ses gardes, la vie lui avait appris qu’on découvre toujours un étron sur son paillasson.