Il avait raison : une douche glacée l’attendait à son retour.
61
Émiliya était restée à Paris tout le mois d’août — et à l’évidence, son avocate aussi. À elles deux, elles avaient trouvé de quoi s’occuper. À son retour de vacances, maître Janaud lui remit un dossier de 134 pièces en représailles à son mince plaidoyer de « héros du jour ». Tout y passait : les innombrables activités qu’elle avait menées de main de maître avec Thaddée, les professeurs — école, piano, judo… — qu’elle rencontrait régulièrement, les certificats médicaux démontrant les soins qu’elle lui avait prodigués, les preuves en série que le petit garçon menait auprès de sa mère une vie paisible, riche et régulière. Le père, « présumé coupable », pouvait aller se rhabiller, il n’avait aucune chance contre cette championne toutes catégories de l’éducation et de l’amour maternel. C’était la loi du ventre, mais confirmée et entérinée par les faits.
L’avocate n’y alla pas par quatre chemins : l’affaire du Squonk était loin, son nouveau boulot n’existait pas encore et les maigres pièces de son dossier ne pesaient pas lourd comparées au tableau d’honneur d’Émiliya. L’affaire serait jugée d’ici six mois mais, d’après maître Janaud, c’était « tout vu ».
Très bien, se dit Corso, puisqu’il n’était qu’un salopard de flic, il allait agir comme tel.
Le lundi 5 septembre au matin, il convoqua Barbie dans son bureau.
— J’ai remarqué un truc pendant l’enquête, attaqua-t-il.
— Quoi ?
— Akhtar, tu connaissais ses productions ?
— J’en avais entendu parler.
— Tu as aussi déniché un maître du shibari.
— Ça nous a bien rendu service.
— Je te fais aucun reproche. Je constate que t’as l’air de maîtriser le domaine.
— Culture générale.
— Je crois plutôt que toutes ces histoires de porno, de SM, de ligotage, ça te chauffe.
Barbie, qui était déjà tendue au naturel, devint presque catatonique.
— Ça m’intéresse, c’est tout. Tu vas me foutre la BRP au cul ?
Corso fit mine d’acquiescer, sourire aux lèvres. Le dialogue était comme une résonance ironique de ce qu’ils ne se disaient pas. Il ouvrit un tiroir et en sortit une photo, un portrait tout en neutralité d’Émiliya.
— Tu la connais ?
— Elle me dit quelque chose. Qui c’est ?
— Émiliya, mon ex.
Barbie eut un bref sourire.
— J’ai dû la croiser dans les couloirs.
— Aucun risque. Elle n’a jamais foutu les pieds ici. Non, je pense que tu l’as rencontrée ailleurs.
— Où ?
— Durant tes nuits agitées.
— Qu’est-ce que tu cherches à me dire ?
Corso ne s’était jamais étendu sur la nature de ses problèmes avec Émiliya. Tout le monde savait qu’il divorçait mais il s’était toujours refusé à révéler la personnalité effrayante de la Bulgare. Il était temps d’affranchir Barbie :
— Si toi, « ça t’intéresse », considère qu’elle est à elle seule l’encyclopédie du cul qui souffre et qui gémit.
La fliquette se pencha au-dessus du bureau, l’air plus méfiante que jamais.
— Qu’est-ce que t’attends de moi ?
— Quand je garde mon fils, elle se la donne grave. Tous les clubs où on se chie les uns sur les autres, toutes les soirées où on se fait empaler à la matraque, elle y est.
— Et alors ?
Corso poussa vers elle le portrait d’Émiliya.
— À partir d’aujourd’hui, tu y seras aussi. Je te donnerai les dates de mes gardes. Tu la prends en photo, tu la filmes, tu ramasses des témoignages. Tu me ramènes de quoi la foutre en taule ou à l’asile.
— Tu crois que c’est aussi simple ?
— Si c’était simple, j’t’aurais pas appelée. Tu peux me rendre ce service ?
Barbie conserva le silence quelques secondes.
— Jouer un tel coup bas à une autre femme, je suis pas très chaude.
— C’est la seule façon pour moi de récupérer la garde de mon gamin.
— Justement. C’est vraiment un coup de pute que de lui retirer son fils au nom de ses goûts sexuels.
Il ne s’attendait pas à ça : solidarité SM et féminine à la fois.
— Quand j’ai connu Émiliya, expliqua-t-il, elle se coupait les lèvres vaginales à la lame de rasoir et s’enfonçait des aiguilles sous les ongles. Aujourd’hui, j’ai un enfant avec elle et je dois gérer ça. Pas question qu’elle le bousille avec ses goûts de détraquée.
— Je pense qu’elle sait faire la part des choses.
— Pas si sûr. Elle est vraiment… cinglée.
— Les goûts pervers, c’est une chose. L’instinct maternel, c’en est une autre.
— C’est bon, soupira Corso, je suis au courant. Mais fais-moi confiance, je te parle d’une vraie pathologie. Et ça risque pas de s’arranger. J’ai peur qu’elle finisse par prendre Thaddée en otage de ses jeux SM.
Barbie avait les yeux rivés sur le portrait d’Émiliya. Ses traits légèrement orientaux paraissaient ciselés dans du cuivre et exprimaient une quiétude trompeuse.
— Elle est dangereuse, insista-t-il. Je crois que sur ce plan, tu peux me faire confiance.
— C’est quand ton jugement ?
— Dans six mois, mais je veux plus passer par un juge. Je veux une négo avec elle, le couteau sous la gorge, et qu’elle me signe un protocole qu’on fera homologuer.
Barbie attrapa le portrait et l’empocha d’un seul geste. Un rapace qui saisit un rongeur par le dos.
— File-moi tes dates. T’auras ce dont tu as besoin en temps et en heure.
Corso sentit quelque chose se dénouer au plus profond de lui-même. La coercition, il n’y a que ça de vrai.
62
Au milieu du mois de septembre, Corso fut convoqué par le juge Thureige. Les magistrats demandent souvent des précisions aux flics de terrain qui ont mené l’enquête, mais Thureige l’invita dans une brasserie parisienne.
Corso n’appréciait pas ce genre d’endroits, une de ces salles à l’ancienne qui puent la choucroute et résonnent comme un marché couvert. Pourtant celle-ci valait le coup d’œil : carrelage en mosaïque au sol, banquettes de moleskine, barres d’appui en cuivre, luminaires tulipes, vitraux à la Mucha. Chaque box était isolé par des panneaux de verre sablé qui donnaient l’impression d’être dans un compartiment de l’Orient-Express.
Thureige commanda un plateau de fruits de mer qui vint les séparer comme un mandala de coquillages. Huîtres, palourdes, tourteaux, bulots, langoustines… Si on ajoutait à ce florilège la mayonnaise, la sauce à l’échalote, le rince-doigts, le pain de seigle, les épingles à bigorneaux, Corso se sentait de trop…
Il était sur ses gardes. Son dossier d’enquête multipliait les irrégularités et, malgré leurs efforts avec Krishna pour donner à tout ça un air de légalité, le flic redoutait que le magistrat ne tique sur telle ou telle faille de la procédure. Avec leurs auditions feutrées dans leur bureau et leurs experts au langage incompréhensible, les juges sont des théoriciens. Rien à voir avec les travaux pratiques que se fadent chaque jour des flics comme Corso.
Or Thureige était réputé pour son manque de souplesse et sa rigueur obsessionnelle. Un vrai fada de l’alinéa et du trombone. C’était un petit mec au costume étroit et à l’air anxieux. Très brun, sourcils charbonneux, joues creuses, il ressemblait à Charles Aznavour.