Il s’avéra assez vite que le magistrat voulait simplement avoir son avis sur l’affaire. Stéphane se détendit. Picorant ses œufs mayonnaise, il résuma ses semaines d’enquête en essayant d’avoir l’air neutre et distant. Pas question de révéler à quel point l’affaire Sobieski l’avait rendu cinglé.
— Vous saviez qu’il vénérait sa mère ? l’interrompit Thureige.
— Non.
— Elle n’est jamais venue le voir en prison mais, dès qu’il a été libéré, il s’est mis à sa recherche.
— Il l’a retrouvée ?
— Dans un asile, près de Montargis.
Corso revoyait la femme minuscule aux lèvres arquées comme un élastique de lance-pierre, les yeux fous, le cerveau infecté par un sadisme délirant. À quoi pouvait-elle ressembler à 70 ans ?
— Elle était dans un état lamentable, dit Thureige comme s’il avait entendu la question. Rongée par la schizophrénie et les chancres de multiples maladies vénériennes. Il lui a payé la meilleure des cliniques jusqu’à ce qu’elle meure en 2013. C’est un fait attesté par ses proches : Sobieski allait toutes les semaines au cimetière de Pantin se recueillir sur sa tombe.
Le flic n’avait pas envie d’entendre le moindre fait humain concernant Sobieski. Il reprit son discours, insistant, sans savoir pourquoi, sur la folie sexuelle du personnage — celle de sa jeunesse, quand il multipliait les viols et les agressions ; celle de sa maturité, à sa sortie de taule, quand le peintre collectionnait maîtresses et amants.
Thureige ne semblait pas intéressé par cet aspect des choses. Il aspira une huître puis demanda :
— Vous pensez qu’il a tué dès sa libération ?
— Je n’ai aucun doute. On a trouvé dans sa planque du sang de…
— On n’a pas identifié ces victimes.
Nouveau ssslluuuurrrrp… À l’évidence, le magistrat aimait gober ses huîtres (il les avait demandées bien grasses) en prenant son temps, comme un amateur de cunnilingus qui jouerait l’endurance. Corso en avait des haut-le-cœur.
— Peu importe, trancha-t-il avec impatience. Sobieski est un assassin. Il a tué dans sa jeunesse. Il a tué en prison. Il a tué après sa libération. Cette aura de grand peintre a été pour lui la meilleure des couvertures. En gravissant l’échelle sociale, il s’est placé au-dessus de tout soupçon.
Thureige attrapa une épingle et tritura un bigorneau.
— Je ne veux pas le stigmatiser, dit-il en exhibant un tortillon grisâtre.
Corso se pencha pour mieux se faire entendre. Sa voix avait la fermeté d’un marteau enfonçant les clous de son discours :
— Sobieski a purgé dix-sept ans de prison. Il n’a jamais bénéficié d’une remise de peine. L’administration pénitentiaire a toujours considéré qu’il constituait un danger majeur — pour les autres détenus, et a fortiori pour le monde de l’extérieur. En prison, il se prenait pour un justicier, châtiait les uns et assassinait ceux qui lui déplaisaient. Il baisait comme un phoque et il a initié les autres prisonniers aux joies perverses de l’art de la corde. Sobieski est une pure raclure, un produit toxique, un poison pour notre société, un homme à abattre !
Thureige souriait et il avait raison : pour quelqu’un qui ne voulait pas avoir l’air fanatique, Corso avait raté son coup. Dans la lumière des globes de verre, il devinait l’image qu’il donnait. Bon Dieu, se dit-il, j’aurais jamais dû venir. Ou alors avec Barbie. Elle aurait su le cadrer et l’empêcher de déblatérer.
— Que pensez-vous de sa réhabilitation… officielle ?
— Sobieski est un grand peintre, aucun doute là-dessus. C’est aussi un vrai cerveau. Il est entré en taule quasiment analphabète. Il en est ressorti des diplômes plein les poches. Mais depuis quand les assassins ont pas le droit d’être intelligents ?
Thureige acquiesça avec calme. Il trempait maintenant son pain de seigle dans la sauce à l’échalote, dont l’odeur aigre piquait les narines de Corso.
— Comment expliquez-vous cette différence de mode opératoire ? Je veux dire, s’il a tué d’autres filles avant Sophie et Hélène, pourquoi n’a-t-on jamais retrouvé les cadavres ?
— Je pense qu’il a évolué. Dès sa sortie de prison, il a repris les choses là où il les avait laissées aux Hôpitaux-Neufs. Il a sans doute asphyxié et défiguré plusieurs femmes d’une manière désorganisée et il les a fait disparaître dans son four.
— On n’y a pas retrouvé la moindre particule organique.
— Il y a mille façons d’éliminer ou d’éviter ce genre de résidus.
— Admettons. Mais pourquoi a-t-il ensuite exhibé ses victimes ?
Corso avait son idée sur la question :
— Son instinct meurtrier s’est affiné et, surtout, la peinture s’est immiscée dans son délire.
— Qu’est-ce que vous voulez dire ?
— Ses dernières victimes sont inspirées des toiles de Goya. Ce sont des hommages et aussi des œuvres.
Attrapant une pince, Thureige fit craquer une patte de crabe jusqu’à éclabousser le plafond.
— Et Marco Guarnieri ? Pourquoi avoir caché le corps ?
Là-dessus, il s’était cassé le cerveau.
— Il ne l’a pas caché.
— Pardon ?
— Il l’a immergé pour offrir une variante à sa série. Il a fait exprès de se faire surprendre par le pêcheur au large de Blackpool. Nous avons couru après ce tueur pendant plusieurs semaines sans jamais trouver la moindre trace. Croyez-moi, s’il l’avait voulu, personne n’aurait pu témoigner de sa présence auprès de la Black Lady.
Thureige ne répondit pas. Le nez dans son assiette, les lèvres lustrées de vinaigrette, il donnait l’impression d’être d’accord avec ces arguments — et surtout de déjà les connaître.
Stéphane se prit un coup de sang, il détestait tourner autour du pot :
— Monsieur le juge, pourquoi m’avez-vous invité ici ? Je reviens de vacances et je n’ai rien à vous dire de plus que ce que j’ai déjà écrit dans mes conclusions…
— Je voulais m’assurer que vous étiez solide.
— Dans quel sens ?
— Lors du procès, je vais vous citer à comparaître.
— Il n’y a pas de problème, je…
— La partie sera rude, croyez-moi.
— Avec le dossier qu’on a ?
Thureige fouina parmi les derniers coquillages comme une mouette affamée à marée basse.
— Sobieski a changé d’avocat.
— Grand bien lui fasse. Quelle que soit sa défense, il est cuit.
— Il a pris Claudia Muller.
— Jamais entendu parler.
— Ça m’étonne. C’est la meilleure pénaliste de Paris.
— Et alors ?
Le juge trouva une dernière huître qui avait échappé à sa razzia. Il considéra avec concupiscence le mollard juteux qui s’étalait sur la nacre comme s’il y avait découvert une perle.
— Et alors ? répéta-t-il avant de siffler la chair couleur d’acier en un nouveau bruit de soupe. Cette salope va nous crucifier.
TROISIÈME PARTIE
63
Une année passa. Marquée par deux victoires.
La première fut l’armistice négocié avec Émiliya. Barbie n’avait mis que trois mois pour revenir avec un butin solide. Une séance très spéciale à base d’aiguilles et de langue perforée au club L’Évident ; une plaie ouverte au flanc, avec intestins à vif, exhibée non pas aux urgences d’un quelconque hôpital mais dans les sous-sols d’une morgue abandonnée sur la frontière belge, avec public d’initiés en prime. Du lourd.