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Toujours pro, Barbie avait fait valider l’authenticité de ces documents numériques par des experts. Ensuite, elle avait posé les scellés sur les clés USB avant de les remettre à un huissier. Du lourd et du béton.

Avec de telles munitions, Corso jouait sur du satin doublé de soie. Il avait invité Émiliya à boire un verre dans le bar d’un palace, le terrain naturel de son ex. Là, entre une coupe de champagne et une poignée d’amandes grillées, il avait sorti ses tirages.

— Qu’est-ce que je dois en conclure ? demanda-t-elle d’une voix blanche.

— Que j’ai beau être un flic des rues, une brute mal dégrossie, je saurai où envoyer ces images pour réduire à néant ta réputation et ta carrière.

À ce moment-là, Émiliya travaillait déjà activement à la campagne électorale d’Emmanuel Macron, ayant rejoint le parti En Marche depuis plusieurs mois. En cas de victoire du gendre idéal (celui qui épouse sa belle-mère), elle était assurée d’accéder aux plus hautes fonctions, mais certainement pas avec des aiguilles dans la langue et des boyaux dehors.

— Quelles sont tes conditions ?

— Un divorce à l’amiable et la garde partagée de Thaddée.

Maintenant qu’il était en position de force, Corso avait changé son fusil d’épaule : la meilleure situation pour leur fils, sur le plan à la fois affectif et éducatif, était un temps équitablement partagé entre son père et sa mère. Avec une précision toutefois :

— Si jamais j’apprends que tu l’as associé à un de tes jeux pervers ou que tu lui as fait subir le moindre sévice, je sortirai mon dossier et tu ne le verras plus qu’une demi-heure par mois, en compagnie d’une assistante sociale.

— Pourquoi tu ne commences pas par là ?

— Parce que je pense que Thaddée a besoin de toi, même si tu es une aberration.

Il glissa les images dans leur chemise cartonnée et sourit :

— Je suis sûr que ça va rouler.

— Comment tu vas faire pour t’occuper de lui ?

— Je change de boulot.

Il attendait d’une manière imminente sa mutation à l’OCRTIS (l’Office central pour la répression du trafic illicite des stupéfiants), au sein de la Direction centrale de la police judiciaire, rue des Trois-Fontanot à Nanterre.

— La rue te colle à la peau.

— Tu te trompes. Le sens de ma vie, c’est Thaddée. Et il est temps que je me range des voitures.

En conclusion, elle lui posa la dernière question à laquelle il s’attendait :

— Tu as quelqu’un ?

Corso songea à Miss Béret. Il ne la voyait pas plus souvent que d’habitude, mais le fait qu’elle fasse toujours partie du paysage était significatif.

— Oui, fit-il par provocation.

— Du sérieux ?

— L’avenir le dira.

Émiliya retrouvait déjà son sourire — et son maintien méprisant. Son ex-épouse était comme les amibes, elle aurait survécu à une bombe atomique.

— T’as jamais été foutu de garder une femme.

— Peut-être, mais je saurai garder mon fils.

Avant de se lever, Émiliya saisit la coupe de Corso et cracha dedans. Peut-être une tradition bulgare, mais il ne s’en offusqua pas. Après tout, il n’avait pas vraiment envie de trinquer avec le cauchemar de son passé.

Quelque temps plus tard, la conciliation en route, ils étaient allés célébrer ça, Thaddée, Barbie et lui, dans le restaurant préféré du petit prince, le McDo du Luxembourg-Panthéon, boulevard Saint-Michel, dans le Ve arrondissement.

D’une manière tacite, Barbie était devenue la marraine de Thaddée. Pas au sens religieux du terme, plutôt au sens flicard. Si le gamin était menacé d’une manière ou d’une autre, ils seraient deux à dégainer.

Un bonheur n’arrive jamais seul.

Un mois plus tard, en février 2017, Corso obtenait le job à la Direction centrale de la police judiciaire. Il n’en devenait pas le chef bien sûr (l’OCRTIS comptait près de cent cinquante hommes), mais il héritait de responsabilités accrues et pouvait être considéré comme le numéro deux ou trois de l’Office. Corso n’était pas particulièrement heureux de renouer avec la drogue — quand on est un ancien junk, on a toujours peur de se réveiller avec un fix dans le pli du coude —, mais il accédait à un poste mieux payé avec des horaires stables. Alléluia !

De loin en loin, il avait eu des nouvelles de l’affaire Sobieski, notamment par Barbie. Michel Thureige avait mené une procédure de plus de huit mois : des dizaines d’interrogatoires, plusieurs confrontations organisées, des expertises, des perquisitions, des réquisitions en veux-tu, en voilà… Tout ça pour constituer un dossier qui montait jusqu’au plafond et qui confirmait les lourdes charges qui pesaient à l’encontre du dénommé Philippe Sobieski.

Le peintre lubrique n’avait plus moufté. Il niait tout en bloc, s’accrochant à ses alibis. Quant à Blackpool, il s’obstinait à prétendre qu’il y avait passé la nuit avec un certain Jim, un prostitué anglais dont personne n’avait retrouvé la trace. Lorsqu’on évoquait son repaire de la rue Adrien-Lesesne et ses indices matériels, il se contentait d’évoquer un « coup monté », ce qui était d’une naïveté touchante.

Face à cette ligne de défense, le magistrat s’était pourtant senti obligé de vérifier la liste des ennemis de Sobieski, histoire surtout de ne pas avoir de mauvaises surprises lors du procès. Cette liste était digne de « L’air du catalogue » de Don Giovanni, avec ses « mil e tre » noms de conquêtes. En près de vingt ans de prison, Sobieski avait su s’attirer le respect mais aussi la haine de beaucoup de détenus. Toutefois, aucun d’entre eux ne paraissait assez malin ou audacieux pour organiser de tels meurtres dans le seul but de faire porter le chapeau à un vieil ennemi de mitard.

De son côté, Corso s’était renseigné sur Claudia Muller. Le juge n’avait pas menti : l’avocate était un phénomène. À 36 ans, elle s’était fait un nom dans les prétoires en collectionnant les acquittements ou les peines allégées pour les pires criminels. Elle agrémentait sa démarche d’un vernis philosophique. Lors de plusieurs interviews, elle avait expliqué plaider non seulement pour ses clients mais aussi pour une certaine conception de la justice, chacun, aux yeux de la loi, ayant le droit de bénéficier de la meilleure défense. Corso connaissait par cœur ce discours qui excusait tout et permettait aux pires salopards d’être replacés au plus vite sur le marché. À eux ensuite, flics de la rue, de compter les points et de remettre la main sur ces multirécidivistes.

Mais ce qui l’avait le plus frappé, c’était le physique de la trentenaire : une grande brune née d’un seul jet, dont le visage affichait des traits si fins qu’ils semblaient incisés à la pointe sèche. Il émanait de ses portraits une grâce et une dureté mêlées qui glaçaient le sang. « Trop belle pour toi », s’était dit Corso.

Une seule certitude, Thureige se méfiait de Claudia Muller comme d’une maladie vénérienne et s’évertuait à éclaircir tous les points obscurs que l’avocate aurait pu exploiter — les juges et les procureurs la surnommaient « l’enfumeuse ».

En avril, Corso avait croisé par hasard le magistrat au TGI de Paris. Ils avaient échangé quelques mots et Thureige avait de nouveau exprimé ses craintes. L’avocate ne s’était pas encore exprimée sur les détails de sa ligne de défense et personne ne savait ce qu’elle tramait. Le juge, plutôt inquiet, était certain qu’elle leur mitonnait une stratégie tordue et efficace, et qu’elle ne sortirait pas du bois avant le procès.