Выбрать главу

64

Le procès de Philippe Sobieski s’ouvrit le lundi 10 juillet 2017.

Corso, comme tous les voyous, détestait le Palais de Justice de Paris. La froideur de la pierre et du marbre. La prétention de l’architecture. La hauteur des plafonds, la longueur des couloirs, le nombre de marches… Le message était clair : « Vous avez trouvé plus fort que vous. » Une puissance terrible, immanente, intraitable, allait vous réduire en miettes.

Le TGI, c’était comme une église, mais sans le moindre dieu à l’horizon. On voulait vous faire croire qu’une instance supérieure, universelle, régnait ici, mais il ne s’agissait que d’hommes déguisés bricolant toute la sainte journée des sentences soi-disant objectives et des châtiments pseudo-équitables. Tout ça était bidon : l’exercice de la loi était toujours corrompu par les faiblesses et les erreurs humaines, celles-là mêmes qui étaient à la source des crimes jugés. Comme disait Bompart, « la pomme ne tombe jamais loin de l’arbre. Et la justice des hommes ne tombait jamais loin de la chierie humaine ».

Corso avait toujours fait son boulot dans un esprit de nihilisme : il arrêtait les coupables, donnait le maximum de munitions au juge, mais après ça… Que le coupable ait de quoi se payer un très bon avocat, ou au contraire qu’il n’ait pas les moyens de s’en offrir un, et le verdict changeait du tout au tout. Le flic ne pouvait admettre que la justice repose sur le talent d’un seul bonhomme, la mauvaise humeur d’un autre ou simplement le fait qu’il pleuve ou non ce jour-là…

Sans compter le système des jurés qui n’y connaissaient rien et qu’on avait précisément choisis pour ça. C’était un peu comme construire un TGV en jouant chaque décision aux dés ou à « pierre-papier-ciseaux ». Mais le pompon, c’était la jurisprudence. Qu’un juge prononce un jour un arrêt absurde (lui-même sous l’influence d’une mauvaise digestion ou du lit de sa maîtresse), et la bourde était aussitôt érigée en loi, la même connerie se répétant alors de procès en procès, de génération en génération…

Corso avait pris l’habitude de ne jamais se soucier de ce qui se passait après l’arrestation de ses suspects. Au fond, il était comme Sobieski : il se voyait comme un justicier solitaire, sûr de sa vérité. Mais son jugement s’arrêtait à son enquête. Ensuite, ce n’était plus son problème.

En l’honneur du triste peintre, Corso avait décidé de faire une exception à sa propre règle. Il voulait suivre le procès de bout en bout, demandant au passage une dérogation pour assister à tous les débats (étant cité à comparaître, il ne pouvait le faire normalement qu’après avoir témoigné).

Comme l’année précédente, Thaddée était parti passer le mois de juillet en Bulgarie avec sa mère. Corso pouvait donc renouer avec ses vieux démons le temps de quelques semaines, comme un ex-défoncé repique en secret à l’héroïne.

Quand il pénétra dans la salle d’audience avec la foule des curieux, il grelottait tel un enfant malade. Malgré lui, il était encore une fois impressionné. À l’intérieur du tribunal, la comparaison avec une église se renforçait. Les bancs en bois, c’était les prie-Dieu. Les seuils de bois verni, les portes du presbytère. Les robes des juges, les soutanes. Et tout autour de lui, le même recueillement, les mêmes voix basses et respectueuses qu’à la messe…

On en était aux prémices du spectacle. Dehors, les flashs crépitaient, se réverbérant sur les murs lambrissés et les plafonds à caissons peints. Les photographes jouaient des coudes, les cameramen cherchaient le bon angle sur le seuil de la porte (aucune image ne peut être prise durant les débats).

Sur les bancs, on s’agitait aussi, on murmurait, on tendait le cou. Stéphane percevait les craquements du bois, les murmures de ses voisins, les résonances de la pierre : il avait l’impression d’entendre les rouages d’un organisme obscur et inquiétant. La justice, c’était ça, ces avis mêlés, ces frissons enchevêtrés, cette espèce de voie moyenne dans l’horreur et la curiosité malsaine.

Enfin, les portes se fermèrent et le casting arriva, au grand complet.

Les jurés d’abord, qui s’installèrent de part et d’autre du fauteuil du président, derrière la tribune centrale. Puis, sur la gauche, les figures de l’accusation : l’avocat général, représentant le ministère public, dans un box particulier, et la partie civile, reléguée vers le public. Une seule personne s’était portée partie civile pour ces deux victimes sans famille : Pierre Kaminski himself, le tenancier du Squonk, ancien ami de Sobieski et désormais son pire ennemi. Il était là en personne, avec sa coupe de légionnaire et sa veste près de craquer sous la pression des muscles. Tout le monde devait se demander ce que foutait là cet athlète body-buildé à tête de facho. Corso s’interrogeait pour sa part sur la légitimité d’un ancien repris de justice à s’improviser accusateur…

Arriva alors l’avocate de la défense. Malgré l’ampleur du procès, Claudia Muller la jouait en solo. Très grande, elle s’assit sans un regard pour le public, domptant les plis de soie noire de sa robe. Aussitôt, elle se plongea dans ses notes. C’était la première fois que Corso la voyait en chair et en os et il en éprouva un vrai choc. Son cou, interminable, semblait disposer de quelques vertèbres supplémentaires, comme La Grande Odalisque d’Ingres. Ses cheveux châtains, légèrement ondulés et tirés en arrière, paraissaient faire honneur à son front lisse comme un casque d’armure. De là où il était, il pouvait distinguer la perfection de la ligne du nez et ses sourcils très noirs qui soulignaient son expression comme au couteau.

Pour l’instant, c’était tout ce qu’il voyait et c’était suffisant. Claudia Muller était le genre de liqueur dont il ne fallait pas abuser. Une beauté à savourer à petites gorgées. Et de loin, parce que, encore une fois, Corso se dit : « Beaucoup trop belle pour toi. »

Enfin, arriva Michel Delage, le président du tribunal de grande instance, en robe noire et rouge surmontée d’hermine, avec ses deux assesseurs — en l’occurrence des femmes. Il y avait d’autres personnages dont Corso avait totalement oublié la fonction. Le plus impressionnant, c’était la longue suite de dossiers à couverture toilée qui se déployait en file indienne derrière eux : toute la procédure des meurtres du Squonk.

En fait, malgré la solennité des acteurs, malgré la beauté de Claudia Muller — celle qu’il fallait absolument garder à l’œil —, Corso se sentit encore plus fasciné par le dernier personnage à faire son entrée, Sobieski lui-même, dans son costard blanc de proxo, avec ses chaînes bling-bling et sa gueule décavée. Son visage était profondément marqué par son année de taule. Ses traits partaient de guingois, comme si un violent coup à la face lui avait désaxé la figure. Ses joues paraissaient plus creuses encore — Corso songea à celles de Marlene Dietrich et de Joan Crawford, les stars d’Hollywood qui s’étaient fait arracher les molaires pour dessiner une ombre au bas de leur visage félin.

Enfin, on allait juger le salopard.

Corso n’y croyait pas.

Et encore moins quand le président déclara d’une voix ferme :

— Accusé, levez-vous.