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Claudia sembla réfléchir au tour que prenait la conversation.

— On est vraiment en pleine illégalité, là. Je n’ai pas le droit d’entrer dans le détail avec vous.

— Vous n’allez pas rester au milieu du gué. Vous en avez trop dit ou pas assez.

Elle lâcha un soupir de capitulation. Soudain, il l’imagina quinze ans auparavant, étudiante, clopant dans un de ces cafés où ils se trouvaient à présent, brûlant les heures à coups d’utopies et de discussions passionnées. Le plus inattendu était qu’au-delà de sa beauté et de son charme, Claudia Muller lui était terriblement sympathique.

— Nous allons démontrer le coup monté.

— Un coup monté ? sourit Corso. Vraiment ? Et par qui ?

— Vous n’avez pas cherché les ennemis de Sobieski.

— Pas moi mais Thureige a identifié tous ceux qui pouvaient lui en vouloir en taule et y en a un paquet. Mais aucun n’a la carrure pour une telle machination.

— Il n’y a pas que la prison.

Aussitôt, elle parut regretter ces derniers mots. Corso, de son côté, vit se former autour d’elle une ombre, une sorte de menace indéfinie. Bon Dieu. Claudia possédait des éléments que personne d’autre ne connaissait, des éléments décisifs qui pouvaient infléchir le cours du procès.

Elle bluffe. Il était impossible que des faits significatifs leur aient échappé. L’avocate s’apprêtait plutôt à bâtir de toutes pièces une autre théorie, à proposer un autre coupable. La méthode était vieille comme le crime : embrouiller les jurés, semer le trouble pour obtenir le bénéfice du doute.

Il répliqua d’un ton qu’il aurait voulu moins brutal :

— Je devine votre manège mais nos preuves vous empêcheront de rouler les jurés dans la farine. Ce sont des méthodes malsaines de gauchiste, créer l’intox pour tordre le cou à la vérité.

Claudia changea d’expression et frappa la table du plat de la main.

— J’apporterai moi aussi des preuves concrètes. J’ai de quoi vous foutre à poil !

Il ouvrit la bouche mais elle ne lui laissa pas le temps de riposter.

— Philippe, je veux dire Sobieski, est une victime. La victime d’un système totalitaire qui se cache derrière le sourire tranquille d’un capitalisme de bon aloi. Il est la victime d’une bonne conscience bourgeoise pour qui, lorsqu’on a fauté une fois, c’est pour la vie. Il est la victime de flics comme vous pour qui « coupable un jour, coupable toujours ».

Corso sourit. Un bref instant, il avait eu peur qu’elle ne sorte du chapeau un fait qui pourrait les emmerder, mais son discours trahissait seulement des intentions partiales. Une banale bobo qui prenait son assassin de client pour un Dreyfus, la victime d’une société péremptoire qui ne donnait jamais de deuxième chance.

— Un coup monté, hein ? Je suis impatient de voir ça.

Il était heureux du tour qu’avait pris la conversation. Face à cette gauchiste maladroite, il se sentait plus à l’aise. Ça, il connaissait.

Claudia Muller plaqua quelques euros sur la table.

— Non seulement je vais prouver cette machination, mais je vous donnerai le nom de son organisateur.

Corso haussa un sourcil.

— Vous voulez dire…

— Le vrai tueur, fit-elle en se levant et en serrant son sac contre sa poitrine. Ne vous en faites pas. Il sera là, avec nous, au tribunal. Vous n’aurez qu’à le cueillir à la fin de la séance.

67

— Nom, prénom, qualité.

Corso savait qu’il devait passer sur le gril le lendemain mais il ne s’attendait pas à être le premier sur la liste. À 9 heures du matin, le président du tribunal l’avait choisi pour ouvrir le bal.

Le flic répondit d’un ton machinal, jura de dire « toute la vérité » et raconta son histoire par le menu. Il avait répété toute la nuit, s’efforçant de trouver les mots le plus neutres possible et cachant sous le tapis les multiples infractions de l’enquête.

Stéphane n’était pas à l’aise. Les paroles de Claudia ne le quittaient pas. Savait-elle quelque chose de capital ? Étaient-ils passés à côté d’un élément crucial ? Il ne voyait pas de quoi il pouvait s’agir.

Son exposé dura une demi-heure. Personne ne l’interrompit, personne ne lui posa de questions — et il espérait qu’on en resterait là. Sans surprise, le ministère public et la partie civile le laissèrent tranquille. À leurs yeux, il n’y avait rien à ajouter : son témoignage ressemblait déjà à un réquisitoire à charge.

Mais Claudia se leva et demanda à interroger le « témoin ».

C’était la première fois que maître Muller sortait de sa réserve.

— Si j’ai bien compris, commença-t-elle, jusqu’au 3 juillet 2016, vous n’aviez aucune piste.

— C’est ce que je viens d’expliquer, fit-il avec mauvaise humeur.

— En réalité, vous n’avez jamais eu aucune piste.

— Pardon ?

— Il a fallu que le capitaine Jacquemart, dont on a pu apprécier la verve et l’objectivité hier, vous fasse part de ses soupçons pour que vous orientiez vos recherches sur Philippe Sobieski.

— Le capitaine avait noté des similitudes entre le meurtre de 1987 et notre affaire. Il a fait son devoir de policier en venant m’en parler et nous avons fait le nôtre en sondant cette direction.

— Donc, il suffit de venir vous voir avec une vague impression pour infléchir votre enquête ?

— Pas du tout. Le profil de Philippe Sobieski correspondait à celui du tueur.

— Au stade de votre enquête, vous ne saviez rien du tueur. Il pouvait être n’importe qui.

— Non. Le meurtre de Sophie Sereys portait une signature spécifique.

— Et vous trouvez que cette signature rappelait le meurtre des Hôpitaux-Neufs ?

Corso conserva le silence. La veille, tout le monde avait compris que les deux homicides n’avaient rien à voir.

— Les liens des victimes avec leurs sous-vêtements, finit-il par dire, cela nous a semblé être une similitude significative qui…

Claudia Muller attrapa une feuille qu’elle braqua sous le nez de Corso. Malgré lui, il eut un recul.

— Voici les homicides perpétrés depuis 1987 au cours desquels les sous-vêtements de la victime ont été utilisés pour l’entraver.

D’où sortait-elle cette liste ? Ils avaient fait la même recherche et n’avaient rien trouvé : fuck !

— En France ?

— En Europe. Rien ne vous interdisait d’étendre vos recherches au-delà des frontières de l’Hexagone. Les tueurs voyagent aussi.

— Il n’y avait pas que les liens. Par sa violence et son impulsivité, Sobieski correspondait à notre profil. Bon sang, il avait défiguré Christine Woog !

— D’une manière anarchique. Rien à voir avec les plaies raisonnées de nos deux victimes d’aujourd’hui.

Corso ne répondit pas. Inutile.

— Vous avez donc rendu visite à Philippe Sobieski pour l’interroger, reprit-elle en s’approchant encore. S’est-il prêté au jeu ?

— Il n’avait pas le choix.

— Tiens donc. Vous sonnez un jour chez lui sans l’ombre d’un indice et vous l’interrogez sur deux meurtres avec lesquels il n’a a priori aucun lien.

— Sobieski connaissait bien les victimes.

— Il n’était pas le seul.

— Il pratiquait le bondage en prison.

— Les nœuds utilisés par l’assassin ne sont pas caractéristiques de cette discipline.