Le flic l’observait avec attention. Elle portait toujours son chapeau cloche des années 20 et arborait un look hippie chic plutôt déconcertant. Mais il devinait maintenant quelque chose qui lui avait échappé la première fois : elle disait la vérité mais pas entièrement. Il s’agissait d’une version arrangée.
Corso aurait aimé pouvoir l’interroger à nouveau mais il avait passé son tour. Les parties civiles et le ministère public ne s’y risquèrent pas non plus. Soit ils n’avaient pas senti cette fêlure, soit — c’était plus probable — ils ne voulaient pas braquer cette disciple avec des questions insistantes. Tout ce qu’ils obtiendraient, c’est une Junon en colère qui martèlerait de plus en plus fort sa version des faits. Une fois suffisait, merci bien.
De son côté, Claudia Muller n’insista pas non plus : la petite souris avait fait son effet. À ce moment-là, tout le monde dans la salle était convaincu que Sobieski avait passé la nuit dans son atelier avec l’étudiante. Les preuves matérielles étaient solides mais rien ne valait un visage, une inflexion de voix, une présence humaine.
Vint le tour de Diane Vastel.
Une tout autre partition.
La beauté des riches. Corso avait toujours pensé qu’elle était supérieure et austère. La bourgeoise des beaux quartiers est splendide, certes, mais inaccessible. Elle vous repousse avec sa perfection, ses angles durs, son indifférence hautaine. Diane Vastel n’était pas ainsi : sa souplesse, sa chaleur étaient sensibles à chacun de ses mots et de ses gestes. Quand elle se penchait vers vous, elle vous prêtait réellement attention, sans la moindre trace de mépris ni de distance. Tout son être exhalait une forme d’empathie. Quant à son physique, il était bien plus amène qu’il ne l’avait perçu lors de leur première rencontre. Sa coupe au carré n’était pas carrée justement mais légèrement floue et comme biseautée. Son visage, dessiné à la pierre noire et à la craie blanche, était passé à l’estompe, adoucissant les lignes trop dures, allégeant les ombres… Sa posture même était une leçon de vie : du maintien face à l’existence en général et à la loi en particulier. Le moins qu’on puisse dire, c’était que la femme ne semblait pas impressionnée par la grande salle d’audience. Alors que Junon avait tenu tête aux magistrats, cramponnée à la barre, Diane était tout en décontraction.
Après avoir décliné son identité, son âge — pardon — et son métier — aucun —, elle jura de « parler sans haine et sans crainte, de dire toute la vérité, rien que la vérité », puis balança son témoignage. Dans la nuit du vendredi 1er au samedi 2 juillet, elle et Sobieski étaient allés dîner à 21 heures au Relais Plaza, avenue Montaigne, puis ils étaient rentrés dans son hôtel particulier avenue Henri-Martin aux environs de 23 heures pour avoir des « relations intimes ». Le peintre avait quitté le lieu des délices le lendemain matin, vers 9 heures, après un solide petit déjeuner. Ha, la vie des riches !
Pour l’accusation, le témoignage de Junon Fonteray avait fait figure de caillou dans la chaussure (sérieux, le caillou). Celui de Diane Vastel était une véritable bombe : d’un coup, les charges volaient en éclats. Si on se fiait à cette reine du XVIe arrondissement, il devenait impossible de continuer à croire que Sobieski était l’assassin des dames du Squonk.
— Comment expliquez-vous que votre témoignage soit en totale contradiction avec les autres éléments du dossier ? demanda le président Delage.
— Je ne suis pas ici pour expliquer, je suis venue dire ce que j’ai vécu, c’est tout.
— Vous avez conscience de parler sous serment ?
— Je viens de jurer. Je suis un peu trop jeune pour souffrir d’alzheimer.
Rires dans la salle.
Le président reprit avec humeur :
— De nombreuses preuves formelles démontrent que Philippe Sobieski a tué Hélène Desmora la nuit que vous prétendez avoir passée avec lui. Qu’est-ce que vous répondez à ça ?
Diane Vastel soupira, non pas d’irritation mais de lassitude.
— Il me semble que c’est votre problème, pas le mien.
Delage jeta un coup d’œil à l’horloge : déjà 16 heures. Pour la forme, il demanda :
— Quels étaient vos rapports avec l’accusé ?
— Je crois que c’est assez clair.
— Je vous parle des sentiments.
Diane Vastel sourit — sa douceur devenait craquante. Cette bourgeoise parvenait à être proche et séduisante tout en demeurant une femme de la « ville haute ».
— On éprouvait…
Sa voix se fit rêveuse. Pour la première fois, elle se tourna vers Sobieski. Il portait maintenant un jogging jaune à la Kill Bill. Minuscule dans son box vitré, totalement inexpressif, il ressemblait à un golden fish prisonnier d’un aquarium prévu pour un requin.
— On éprouvait, poursuivit-elle, une forte attirance l’un pour l’autre.
— Physique ou sentimentale ?
— Par les corps, on finit par atteindre une tendresse particulière. Vous pouvez appeler ça de l’amour.
Elle avait dit cela avec une note de condescendance, comme si elle s’était adressée d’un coup à un monde inférieur, incapable de saisir l’ambiguïté et la profondeur de leur relation.
— Cette proximité ne pourrait pas influencer vos souvenirs, provoquer dans votre mémoire une confusion dans les dates ?
— Non, Monsieur le Président.
Le président conserva le silence quelques instants. Il observait du coin de l’œil son témoin et semblait, à sa décharge, fasciné par elle.
— Madame Vastel, reprit-il enfin, vous êtes une femme mariée, mais vous n’avez aucun problème à avouer que vous avez passé une nuit avec votre amant ?
— Et alors ?
L’inflexion de Diane rendait stupide la question du président.
— Ce témoignage ne vous a pas causé d’ennuis auprès de votre époux ?
Elle eut un large sourire : ce magistrat était bien débile.
— Je vous ai dit qu’à ce moment-là, il était en voyage d’affaires à Hong Kong, non ? Là-bas, il a une autre femme et deux enfants.
Michel Delage eut soudain la tête du type qui a raté son train, en rade sur le quai de la gare. Le monde de Diane Vastel lui échappait totalement.
De son côté, Corso espérait que l’avocat général ou la partie civile allaient la mettre en pièces, la prendre en défaut sur la date, une circonstance, ou trouver une explication à son mensonge, amour ou chantage, n’importe quoi.
Mais tous renoncèrent à leur droit d’interroger le témoin. Comme pour Junon Fonteray, ils préféraient ne pas toucher à cette femme qui semblait si sûre d’elle. L’asticoter n’aurait fait qu’aggraver les choses.
Ce fut Claudia Muller qui prit le relais :
— Madame Vastel, dit-elle en se levant, je n’aurai qu’une question. Cette nuit-là, étiez-vous seule avec Sobieski ?
— Non.
Énorme brouhaha dans la salle d’audience.
— Attendez, intervint le président, vous avez toujours dit que vous aviez passé la nuit avec Sobieski en toute intimité.
— Ça ne signifie pas que nous n’étions que deux. Plus on est de fous…
Le magistrat paraissait ulcéré.
— Mais vous n’avez jamais mentionné la présence d’autres partenaires avec vous !