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Audissier acquiesça. Petit et maigre, il se tenait cambré face à la barre, à la manière d’un orateur sûr de son fait.

— C’était un élément perturbateur. Rebelle à toute autorité, imposant sa propre loi, terrifiant les autres détenus. Vraiment difficile. Je l’ai soumis à mes examens habituels et j’ai découvert une particularité dans son système de perception.

— Soyez plus clair.

— Certains de mes tests concernent les couleurs. Une hyper-sensibilité dans ce domaine est un signal d’alarme. Un homme bipolaire par exemple, sur le point de faire une crise maniaque, est plus sensible aux couleurs qu’en temps normal.

— Sobieski souffrait de ce syndrome ?

— Il se plaignait de voir les images scintiller, les couleurs vibrer. Il était très réactif aux éléments visuels, et plus particulièrement à la peinture artistique.

— Vous voulez dire… comme le syndrome de Stendhal ?

Un sourire moqueur échappa à Audissier.

— Vous savez…, dit-il sur un ton amusé, le syndrome de Stendhal, c’est plutôt un mythe. Récemment, on a compris que ce malaise qui s’empare parfois des visiteurs dans les musées est surtout lié au fait qu’on reste la tête en arrière pour admirer les œuvres les plus hautes. Le sang vous monte au cerveau et vous éprouvez alors un vertige.

Le président se renfrogna : merci pour la leçon.

— De quoi parlez-vous alors ?

— J’ai d’abord cru que Sobieski souffrait de troubles de l’humeur. En réalité, sa sensibilité ne traduisait aucune pathologie, à moins de considérer l’art comme une maladie.

— Vous avez compris à ce moment-là que Sobieski était un peintre ?

— Comment dire… La peinture l’appelait et son corps répondait à cet appel.

Désapprobation dans la salle. Audissier ne paraissait plus crédible — trop ésotérique.

Il dut sentir qu’il fallait rattraper le coup et passa à des faits concrets :

— J’ai organisé des ateliers de peinture à Fleury. C’est là-bas que Sobieski a commencé. Il dessinait, peignait, s’inspirait des reproductions qu’il trouvait dans les livres de la bibliothèque. Son talent était… incroyable. Et cette activité avait aussi un effet thérapeutique. À chaque fois qu’il reproduisait un tableau, il retrouvait son calme. Il se l’était pour ainsi dire approprié. Il l’avait… intégré.

— Le fait de peindre lui a donc apporté l’équilibre ?

— Sans aucun doute. Sa propre activité artistique l’a guéri de lui-même.

Michel Delage paraissait à court de questions et, dans la salle, personne ne voyait à quoi rimait ce témoignage. Finalement, le président laissa la parole aux parties civiles, qui à leur tour la cédèrent à Claudia Muller :

— Docteur, je voudrais être sûre de comprendre. À la fin des années 90, quelques années avant sa libération, Sobieski n’avait plus aucun problème avec la peinture ?

— On peut dire ça comme ça, oui.

— Vous ne vous souvenez pas d’un peintre qui aurait continué à provoquer chez lui une réaction… pathologique ?

— Si, Francisco Goya. Ses tableaux le fascinaient et en même temps le rendaient malade. Il essayait de les copier mais rien n’y faisait.

— Vous parlez par exemple des Pinturas rojas ? enchaîna Claudia.

— Non. Elles n’avaient pas encore été découvertes à ce moment-là. Il était surtout obsédé par les Pinturas negras qui sont exposées au musée du Prado. Il ne cessait de les copier, il cherchait à s’exorciser lui-même de cette… possession.

— Y est-il parvenu ?

Audissier lança un regard affectueux à Sobieski : à l’évidence, le psychiatre ne croyait pas une seconde que l’artiste était un assassin.

— Je pense, oui. En trouvant son propre style. Ses grandes toiles représentant des strip-teaseuses et des hardeurs. Il a découvert sa voie et il s’est libéré de ses hantises.

— Merci, docteur.

Le psychiatre s’éclipsa dans l’incompréhension de la salle.

— Maître, confirma le président, je ne comprends pas très bien la raison d’être de ce témoignage. Nous n’avons pas de temps à perdre.

Claudia Muller se leva et marcha vers la tribune des magistrats.

— Je vous remercie, Monsieur le Président, d’avoir accepté cette digression artistique. En réalité, elle est capitale pour ce qui va suivre.

— C’est-à-dire ?

— L’enquête a démontré que l’assassin s’est inspiré des trois Pinturas rojas de Francisco Goya pour les mutilations opérées sur ses victimes. En clair, il a cherché à reproduire sur le visage de Sophie Sereys et d’Hélène Desmora l’esprit des œuvres de Goya, notamment celui de la toile surnommée El Grito, qui représente un galérien hurlant et blessé.

Le président ouvrit les bras.

— Justement, vous venez de nous rappeler l’importance des peintures de Goya pour votre client. Il me semble que ce fait est plutôt aggravant…

— Non, Monsieur le Président. Jusqu’ici, le commandant Corso et le juge Thureige ont tissé un lien entre cette passion de l’accusé et le mode opératoire des meurtres. Or il existe une tout autre raison à la fascination de Sobieski pour les Peintures rouges exposées à la Fondation Chapi. Une explication qui n’a rien à voir avec les homicides qui nous intéressent.

Corso eut un coup d’œil pour Sobieski dans sa cage de verre et ce qu’il vit le terrassa : le fumier avait retrouvé son expression narquoise de peintre triomphant. Ses yeux brillaient et, dans ce seul regard, le flic lut sa propre défaite.

Comme pour confirmer ses pires craintes, maître Muller marcha vers le box vitré et s’adressa à son client :

— Philippe Sobieski va nous dire lui-même pourquoi il s’intéresse tant à ces trois toiles de Francisco Goya découvertes dans les années 2000.

Silence. Tension. Vertige.

L’accusé se pencha sur son micro et regarda le président du tribunal droit dans les yeux.

— C’est tout simple, Monsieur le Président, c’est moi qui les ai peintes.

71

Après une brève agitation sur les bancs — pas si grande que ça en réalité, tout le monde étant pétrifié —, le président reprit la situation en main.

— Maître, gronda-t-il à l’attention de Claudia, nous ne sommes pas ici pour faire du théâtre.

L’avocate se permit d’avancer vers la tribune — elle tournait maintenant le dos au public.

— Monsieur le Président, fit-elle d’une voix forte, Philippe Sobieski a décidé de faire des aveux, pas ceux que vous attendiez mais ceux qui vont définitivement l’innocenter des crimes dont on l’accuse.

— Pourquoi ne l’a-t-il pas fait avant ?

— Laissez-le parler, vous comprendrez.

Le président eut un geste d’humeur et de lassitude mêlées.

— Accusé, vous avez la parole.

Sobieski avait retrouvé son pouvoir. Les hautes fenêtres diffusaient sur lui la lumière d’été à la manière de projecteurs de spectacle. Il portait son costard immaculé, une chemise claire à fines rayures, une cravate de soie blanche. On lui avait sans doute interdit le chapeau (ou Claudia lui avait conseillé de l’oublier), mais on comprenait l’idée : Philippe Sobieski s’était déguisé en Frank Nitti, version The Untouchables de Brian De Palma.

— Monsieur le Président, commença-t-il d’une voix douce, on vient de le dire, j’ai découvert la peinture par les bouquins. J’ai commencé au crayon en copiant des dessins, puis j’ai obtenu des couleurs et j’ai reproduit des tableaux. C’était encore maladroit mais, compte tenu de mon inexpérience, c’était déjà pas mal…