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L’OCBC avait également décrypté la comptabilité du peintre. Ses revenus ne cadraient pas avec son train de vie. Même si sa cote était au plus haut, Sobieski ne pouvait rendre compte de ses dépenses (il avait payé cash la manufacture de Saint-Ouen). D’où venait tout ce fric ? De la vente de ses faux tableaux, bien sûr…

Sur ce terrain spécifique, l’OCBC s’était cassé les dents. Pas moyen de savoir, par exemple, combien la Fondation Chapi avait acheté les Pinturas rojas. De tels organismes étaient protégés par le secret et, en l’occurrence, les Espagnols ne souhaitaient pas ébruiter la fortune qu’ils avaient déboursée pour l’acquisition de faux réalisés par un ancien taulard.

On avait bossé sur la filière de Sobieski mais là non plus, pas le moindre résultat. Impossible de découvrir comment le peintre parvenait à refourguer ses faux ni à quel prix. Il avait sans doute des complices — des galeristes — et d’autres intermédiaires (en général, on prétendait que l’œuvre provenait d’une succession, d’une collection privée ou même du grenier d’un château… mais il était très difficile, voire impossible, de remonter ce genre de circuit).

Dans le cas de Sobieski, personne ne savait même combien de contrefaçons il avait réussi à vendre. Bien sûr, ses registres ne mentionnaient pas un seul chiffre concernant son petit commerce. Par ailleurs, un homme qui ne possédait pas de téléphone portable s’y entendait pour ne laisser aucune trace, quelle qu’elle soit.

Les flics n’insistèrent pas. Les Pinturas rojas suffisaient à démontrer que Sobieski était un faussaire majeur et indirectement qu’il avait passé la nuit du meurtre de Sophie Sereys dans son atelier (l’analyse de la mémoire de son four avait confirmé une activité constante à cette date).

Corso rongeait son frein. Toute cette histoire le rendait malade. La nuit, il rêvait de Goya traçant ses cauchemars sur les murs de la Quinta del Sordo. Puis les images se brouillaient et c’était Sobieski qui peignait ses Pinturas rojas sur les parois de sa cellule. Finalement, dans une sorte de fondu enchaîné propre aux univers oniriques, c’était lui, Corso, qui se retrouvait derrière les barreaux, cerné par les visages béants de Sophie Sereys, Hélène Desmora, Marco Guarnieri… Les morts le suppliaient de les venger, de retrouver leur assassin, de leur offrir la paix. Mais Corso était enfermé, il s’écorchait les ongles contre les murs et hurlait pour essayer de couvrir les voix des fantômes qui le torturaient.

Il se réveillait en sursaut, laqué de sueur, l’estomac retourné… Dans ces moments-là, il songeait à Claudia Muller. Aucune nouvelle de l’avocate. Or, durant ces derniers mois, il n’avait cessé d’espérer un coup de fil. Lui-même avait été tenté mille fois de la contacter. Mais pour lui dire quoi ? Au fil de leurs brefs contacts, il avait cru…

Qu’est-ce qu’il avait cru au juste ?

75

Comme prévu, le rappel sonna le 22 novembre 2017.

On prend les mêmes et on recommence. Mêmes magistrats, mêmes avocats, mêmes jurés, même accusé… Pourtant, ce n’était plus le même procès. Dans la salle des assises, on avait accroché au-dessus des lambris les toiles retrouvées dans le pavillon de Sobieski. A priori, que des peintres espagnols, des XVIIe et XVIIIe siècles : Juan de Valdés Leal, Francisco Pacheco, Francisco de Zurbarán… et bien sûr Goya. Des grands portraits d’hommes barbus portant de larges fraises autour du cou, des saints aux traits tourmentés, des scènes de cour…

Le plus poignant dans ces œuvres était qu’il s’agissait sans doute de simples brouillons, ou encore de ratages que Sobieski conservait afin de réutiliser le support proprement dit. Or même un néophyte pouvait admirer leur maîtrise — pour un regard non expert, elles paraissaient parfaites, c’est-à-dire authentiques.

Dans son box, Sobieski renaissait de ses cendres : innocent des crimes odieux dont on l’accusait, coupable des tableaux magnifiques qui décoraient la salle et qu’on allait facilement lui pardonner. Pour l’occasion, il avait revêtu un de ses costards les plus flashy, confectionné dans un tissu blanc satiné qui semblait éclairer toute la salle. On l’avait aussi autorisé — tout un symbole — à porter un de ces borsalinos dont il raffolait. L’artiste était vraiment parfait : drapé de blanc, il ne semblait plus démodé mais au contraire tout droit sorti d’un clip de rap, tapageur et bling-bling. Voilà donc à quoi ressemblait le « Goya du XXIe siècle ».

La matinée fut celle des experts.

Après la flamboyance du décor, déception. Chacun s’attendait à un show et voilà que des chimistes venaient parler du rayonnement issu du radium-226 et des désintégrations successives de l’uranium-238 à travers le temps.

Personne ne comprit quoi que ce soit mais la conclusion des mesures était sans appel :

— Les Pinturas rojas sont des faux réalisés moins de douze ans avant notre analyse et attribués, par erreur, à Francisco Goya, conclut le chef des experts. C’est ce que démontre sans le moindre doute le rayonnement du plomb contenu dans la céruse utilisée dans ces tableaux.

En guise de confirmation, d’autres spécialistes déboulèrent et se lancèrent dans une analyse fine de la programmation du four de la rue Adrien-Lesesne. De nouveau, magistrats, jurés et public durent se farcir de longues explications incompréhensibles, mais la conclusion était claire :

— Les cuissons successives mémorisées par le four durant la nuit du 16 au 17 juin 2016 démontrent qu’elles ont respecté un processus accéléré de séchage d’une toile ancienne ayant été peinte récemment…

Aucun doute, c’était bien Philippe Sobieski, l’orfèvre, le virtuose, le faussaire génial, qui était aux fourneaux. On pouvait bien sûr imaginer que quelqu’un d’autre, cette nuit-là, avait réglé l’engin et traité l’œuvre mystérieuse, mais plus personne n’y croyait. On avait démasqué un alchimiste au travail, pas un assassin en flagrant délit. Philippe Sobieski était innocent du meurtre de Sophie Sereys.

Corso s’attendait à voir apparaître encore Junon Fonteray, mais le président de la cour appela un personnage inconnu du nom d’Alfonso Perez.

À ce moment-là, une surprise fit frémir le public : l’homme qui s’avançait était habillé exactement comme Sobieski, costume clair et chapeau crème à bandeau noir. Une sorte de double de l’accusé, dans une version chic et méditerranéenne — et beaucoup mieux conservée.

Alfonso Perez se planta devant la barre et s’appuya dessus, bras tendus, comme un homme qui s’apprête à commander un whisky derrière le zinc d’un bar.

— Vous jurez de dire toute la vérité, rien que la vérité, de parler sans haine et sans crainte, dites : « Je le jure. »

— Je le jure.

Ces quelques mots suffirent à révéler un accent de rocaille.

— Veuillez décliner votre identité, votre âge, votre métier.

— Alfonso Perez, 63 ans, industriel.

— Vous êtes aussi collectionneur ?

Corso, en quelques questions-réponses, comprit la situation. Contrairement à ce qu’on avait cru jusqu’alors, les trois Pinturas rojas n’étaient pas la propriété de la Fondation Chapi. Elles avaient été prêtées par Alfonso Perez, milliardaire madrilène, amateur d’art renommé. C’était lui, et lui seul, qui avait acheté les faux Goya.