Выбрать главу

— Je possède la plus importante collection privée de tableaux espagnols allant du XVIIe au XIXe siècle, expliqua Perez en bombant le torse.

— Cette collection s’articule autour de Francisco Goya, non ?

— Non. Goya est mon peintre préféré mais il y a peu de choses à acquérir sur le marché.

— Comment avez-vous fait la connaissance de Philippe Sobieski ?

— Je ne l’ai jamais rencontré. Il avait choisi comme intermédiaire un galeriste réputé de Madrid, Fernando Santa Cruz del Sur.

Le président leva le bras et fit une annonce à la cantonade :

— Je dois préciser que ce galeriste est décédé d’une crise cardiaque il y a deux ans. C’est pourquoi vous ne le verrez pas à la barre aujourd’hui.

Perez reprit la parole et se lança dans une histoire alambiquée de succession — celle qu’on lui avait racontée à l’époque — concernant une famille de la région de la Quinta del Sordo qui possédait ces trois toiles en ignorant leur auteur (les tableaux n’étaient pas signés).

L’accent de Perez était fascinant. Les accords rêches d’une guitare sombre, un flamenco sauvage qui vous tordait la gorge et vous tirait des larmes.

L’homme tenait toujours la barre d’une main et avait porté l’autre à la hanche, comme prêt à dégainer une épée à la manière d’un hidalgo. En l’observant, Corso réalisait deux vérités cruciales.

La première, c’était Perez, et non Sobieski, qu’il avait poursuivi à la Fondation Chapi. La deuxième, plus troublante, était que l’Espagnol aurait fait un coupable idéal. Non parce qu’il portait un chapeau et un costard blanc, mais parce qu’il avait un mobile : la vengeance. Il aurait pu vouloir détruire celui qui l’avait trompé et humilié. Ce n’était pas une affaire d’argent — Perez n’était pas à ça près — mais d’honneur : avec les toiles rouges de Sobieski, l’Espagnol avait perdu sa crédibilité de collectionneur.

Pour prendre sa revanche sur celui qui avait eu l’outrecuidance de lui vendre des faux Goya, Alfonso Perez avait tué de pauvres filles dans le seul but de faire accuser Sobieski et de l’envoyer au trou pour le restant de ses jours. Il avait choisi des maîtresses du peintre, les avait ligotées comme le faisait le taulard à l’époque de Fleury et il avait défiguré ses victimes à la Goya — toujours pour confondre Sobieski qui n’avait jamais caché sa passion pour le peintre-diable.

Mais cette machination fonctionnait à deux vitesses : Perez avait aussi opté pour ces mutilations afin de faire comprendre à l’escroc d’où venait la vengeance et pourquoi il allait tomber. Ces visages défigurés, claire allusion aux petites toiles rouges, étaient un message destiné non pas aux flics ni au public, mais à Sobieski lui-même…

À ce moment-là, les mots de Claudia Muller lui revinrent en tête : « … le vrai tueur… Il sera là, avec nous, au tribunal. Vous n’aurez qu’à le cueillir à la fin de la séance. »

Corso lança par réflexe un regard à l’avocate, qui elle-même contemplait Alfonso Perez avec gourmandise. Aucun doute, c’était le suspect qu’elle avait choisi de jeter en pâture aux juges et aux jurés. Sans doute allait-elle le rappeler le lendemain à la barre pour tenter de le confondre.

— À aucun moment, demandait le président Delage, vous ne vous êtes douté que ces tableaux étaient des faux ?

— Jamais !

Agrippé à la barre, Perez avait presque crié. Sous le chapeau, la colère et l’humiliation déformaient ses traits.

— Aviez-vous fait expertiser les toiles ?

— Évidemment ! Tous les tests de l’époque ont certifié leur authenticité.

Perez mentait par omission : après l’achat des Goya, pris d’un doute, il avait fait pratiquer de nouvelles analyses. Cette fois, la contrefaçon avait été démontrée. Et Perez avait compris qu’il s’était fait avoir…

Il n’avait rien dit pour sauver la face mais il avait mûri un projet de vengeance à l’encontre de celui qui avait osé le tromper.

Corso ne voulait pas aller plus loin dans ses suppositions : pas assez d’éléments, trop de roman. Il se recroquevilla et s’efforça d’écouter encore, se mettant dans une sorte d’apnée mentale jusqu’à la fin de la séance.

76

— Je te dérange ?

— Toujours.

— Je plaisante pas, j’ai besoin de ton aide.

— Je t’écoute.

Roulant vers son appartement, Corso résuma la situation à Barbie : un nouveau suspect, une sorte de clone de Sobieski, plus chic et plus riche, à la sauce tapas ; l’hypothèse d’une vengeance à deux vitesses ; une manipulation de grande ampleur qui allait sans doute exploser aux yeux de tous avant la fin du procès.

Barbie, en guise de commentaire, émit un sifflement incrédule.

— Tu peux me trouver des infos précises sur lui ?

— Je vais essayer.

— Ça urge. Muller va le rappeler à la barre — son soi-disant coupable, c’est lui. Je veux le choper avant elle, tu piges ?

Barbie demanda de sa voix sèche :

— Et si tu te plantes ?

— Trouve les infos. Je te jure qu’on va se le faire. N’oublie pas non plus d’appeler l’agent de liaison à Madrid. Si j’ai bien compris, Alfonso Perez est une figure locale.

Il parlait avec précipitation. Après des mois de morne plaine, l’enquête trouvait soudain un nouveau souffle. Une accélération façon 0-100km/h en quelques secondes…

Mais Barbie calma le jeu :

— Je comprends pas ton histoire. Selon toi, Perez visait à faire tomber Sobieski pour homicide. Or tout le truc s’est retourné contre lui : Sobieski va être innocenté des crimes, et le scandale des toiles rouges est révélé, ce qui fait passer Perez pour un con.

Corso y avait déjà pensé : la vengeance de Perez avait totalement raté et l’Espagnol ne pouvait pas ne pas avoir envisagé que Sobieski, pour sauver ses miches, avouerait son activité de faussaire. Mais le flic était certain que la volonté de détruire celui qui l’avait arnaqué était plus forte chez Perez que l’espoir — fragile — de sauver la face.

— J’ai pas la réponse à tout pour l’instant, se borna-t-il à dire. Mais je serais pas étonné qu’il ait un autre tour dans son sac.

— Je te rappelle quand j’ai les infos.

— N’oublie pas le plus important : je veux connaître son hôtel à Paris.

— Qu’est-ce que t’as encore en tête ?

— Seulement ne plus le lâcher dès ce soir.

Il raccrocha et se mit en devoir de régler un autre problème : Thaddée. Fini le temps où il pouvait se lancer dans des filatures impromptues ou planquer toute une nuit en passant un simple coup de fil à Émiliya. Désormais, durant « ses » semaines il devait être au taquet à 19 heures pour prendre le relais de la baby-sitter. Il l’appela pour savoir si elle serait d’accord pour une poignée d’heures sup’ : No way. La jeune femme avait son cours de chinois aux Langues O à 20 heures.

Corso réfléchit. Pas question d’appeler Émiliya. Il choisit une option à peine meilleure, Miss Béret. La jeune femme, ces derniers mois, avait eu le temps de rencontrer Thaddée et de l’apprivoiser.