Stéphane répugnait à lui demander ce genre de service qui lui conférait une importance dans sa vie qu’il ne souhaitait pas lui accorder. Bien sûr, elle accepta et il se sentit rempli d’une soudaine gratitude pour cette partenaire à qui il donnait si peu et qui lui rendait tant.
Quand il raccrocha, il essaya d’imaginer un lien entre le monde infernal dans lequel il vivait — celui des Sobieski et des Perez, des femmes défigurées et des faux Goya — et le confort paisible dans lequel évoluaient son propre fils ou Miss Béret. Le seul lien entre ces deux univers sans le moindre rapport était lui-même, un vrai fusible en surchauffe, toujours à deux doigts de sauter pour de bon.
Son portable vibra dans sa main : Barbie, déjà.
Sans doute des nouvelles du loup de Madrid.
77
Le quartier de la rue de la Huchette ressemblait à un mauvais bilan de cholestérol. Des veines et des artères saturées de gras, où la populace avait bien du mal à circuler. Des ruelles dégoulinantes où des restaurants grecs et des stands de kebabs s’entassaient porte à porte. Cette petite zone surpeuplée avait réussi ce que deux mille ans d’histoire avaient échoué à réaliser : réconcilier les Grecs et les Turcs à force d’huile surchauffée et de menus touristiques.
Corso marchait au pas de course, zigzaguant parmi les passants emmitouflés, les oreilles agressées par les faux musiciens crétois, tous maghrébins, qui jouaient le sirtaki façon couscous. Il ne cessait de croiser de la flicaille en noir armée jusqu’aux dents et équipée de chiens, terrorisme oblige, ajoutant un petit air de parano à ce quartier déjà oppressant. Sans compter les décorations de Noël qui alourdissaient encore le tableau : guirlandes lumineuses, étoiles de néons, scintillements en tout genre…
Contre toute attente, Perez n’était pas descendu dans un palace parisien mais dans un modeste trois-étoiles de Saint-Michel : discrétion, discrétion… Dès qu’il avait reçu l’info, Corso s’était précipité afin de planquer non loin de l’hôtel Saint-Séverin, près de l’église du même nom. En observant la façade, il avait l’impression de guetter la grotte d’un prédateur qui léchait ses blessures. Perez se cachait : il portait encore cette plaie d’orgueil vive, cette humiliation sanglante que rien ni personne — pas même la vengeance — ne pourrait apaiser.
Sur le coup des 21 heures, frigorifié, Corso entra dans une crêperie dont la salle minuscule offrait une vue idéale sur l’hôtel. Un peu plus tard, il reçut des nouvelles de Barbie : une synthèse des renseignements qu’elle avait pu collecter sur le dénommé Alfonso Perez. Pas grand-chose en réalité, mais suffisamment pour confirmer son intuition.
Le milliardaire avait un profil très particulier : après avoir fait de la taule dans sa jeunesse pour violences et escroquerie, il avait réussi à accumuler une fortune dans le business du retraitement des déchets. En d’autres termes, le Frank Nitti de Madrid avait passé la majeure partie de son existence le nez dans les ordures et respirait seulement auprès de sa collection de tableaux.
Il avait eu plusieurs épouses, plusieurs enfants, mais avait toujours vécu en solitaire dans ses multiples maisons. Personne ne savait jamais où il se trouvait, et encore moins où il planquait ses œuvres d’art. De temps à autre, il en prêtait une à un musée, comme les Pinturas rojas à la Fondation Chapi, mais il gardait jalousement l’essentiel de sa collection.
Corso devinait que ces biens constituaient son seul sujet d’orgueil, sa seule passion, et qu’il était particulièrement fier de s’y connaître dans ce domaine. Or un escroc débauché et trivial avait ruiné sa seule raison de vivre.
À 22 heures, Perez sortit de son hôtel. Dans le genre discret, il pouvait mieux faire. Il portait un complet gris clair aux plis souples et impeccables et toujours ce galure qui lui donnait l’air d’un mafieux d’Amérique centrale. En plein hiver, c’est ce qui s’appelait de la fantaisie.
Perez remonta la rue Saint-Séverin à travers la foule. Facile de lui emboîter le pas : le seul homme vêtu de couleur claire dans cette fourmilière. Son chapeau ressemblait au petit drapeau que les guides exhibent pour ne pas perdre leur groupe.
Corso ne savait pas ce qu’il espérait. Perez n’était que de passage à Paris, aucune raison de penser qu’il allait se trahir ou faire quoi que ce soit de répréhensible. Toutefois, cette balade nocturne ressemblait à un match retour après la poursuite de Madrid. Cette fois, Stéphane ne le perdrait pas…
Perez vira à droite, rue de la Harpe, et accéléra le pas. Corso passa la seconde, tourna à son tour, mais découvrit une rue bondée dans laquelle il était impossible de voir à plus de cinq mètres devant soi. Les lampions tremblaient au-dessus de ces milliers de têtes, comme prêts à se décrocher et à électrocuter tout le monde.
Corso plongea dans la mêlée. Il était chez lui à Paris, il n’allait pas se faire semer comme une bleusaille. Soudain, il aperçut le borsalino : Perez venait de prendre encore à droite, rue de la Huchette. Pourquoi revenait-il sur ses pas ?
Le flic se mit à courir. D’un coup, il fut extrait de la foule et comme aspiré sur sa droite. Il se retrouva dans une ruelle déserte, non pas la plus étroite de Paris (celle du Chat-qui-Pêche), à quelques mètres de là, mais une pas mal non plus dans le genre serré et obscur, la rue Xavier-Privas.
Plaqué contre un mur poisseux, il découvrit face à lui la gueule tannée d’Alfonso Perez. Entre eux deux, en guise de premier contact, la lame d’un cran d’arrêt que l’Espagnol tenait comme un voyou du barrio. Le milliardaire n’avait jamais quitté la violence de la rue.
Durant un bref instant, Corso ne put qu’admirer sa figure racée : avec ses arcades sourcilières volontaires, son nez busqué et sa bouche arquée, il était bien plus qu’un Castillan, il était le guerrier des temps antiques, un soldat de l’Iliade…
— Qu’est-ce que tu veux ? gronda-t-il avec toute la colère de sa terre assoiffée dans la gorge, celle qui craque et qui tremble sous le soleil.
— Commandant Stéphane Corso, clama-t-il sans se déballonner. Je vous arrête pour les meurtres de Sophie Sereys et d’Hélène Desmora. À partir de cet instant, vous…
— ¡Hijo de puta !
Corso n’eut que le temps de dévier la tête pour éviter le coup de lame. Perez de l’autre main lui serrait la gorge — une force hors nature, hors âge — pour le maintenir en place. Il armait encore son bras quand Corso réussit à lui échapper et à se plier en deux à la manière d’un boxeur esquivant un coup. La lame se planta dans le gras de son épaule — il ne sentit rien sinon la chaleur de son sang qui giclait sur sa nuque. D’un geste réflexe, il tendit le bras et attrapa le poignet meurtrier. Dans la foulée, il décocha de son autre poing un crochet dans le ventre de l’agresseur. Aucune réaction. Ou du moins pas celle qu’il attendait. Perez lui assena aussitôt sur la nuque un coup de poing en forme de marteau qui le mit à genoux. D’où sortait-il cette force d’Hercule ?
Corso leva les yeux et vit la lame surgir de nouveau dans une courbure de lumière, comme volée aux guirlandes à trois pas de là. Instinctivement, il poussa sur ses jambes et frappa de la tête, en mode bélier, le torse de son agresseur. Le coup de couteau fut détourné et Corso gagna quelques secondes. Déjà, Perez contractait son corps pour une nouvelle attaque. Corso lui balança son avant-bras dans la gueule, ce qui eut pour effet de le repousser, mais pas pour longtemps. L’Espagnol revenait encore, enragé…
Le flic lui attrapa une nouvelle fois le poignet. Il l’enroula de son bras gauche, lui tourna le dos et, de sa main droite, s’apprêta à lui péter os et ligaments sur son genou.