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À cet instant, Perez eut une convulsion et échappa à la prise. Comme activé par un ressort, son bras partit à toute force en direction de sa propre gorge. Tout se passa en une éclaboussure de temps, Corso ne comprit rien : il lâcha tout et se retrouva couvert de sang.

Tétanisé, il regarda s’écrouler l’Espagnol dont l’artère ouverte giclait en mode tuyau d’arrosage. Il eut la présence d’esprit de reculer pour échapper au jet qui aspergeait la ruelle. À terre, Perez s’éloignait, dans tous les sens du terme. L’incompréhension s’approfondissait dans ses pupilles. Sa main cherchait, à tâtons, le manche de la lame qu’il s’était enfoncée lui-même dans le cou. Enfin, il trouva l’instrument et l’arracha de la plaie. Le résultat fut une ultime gerbe, plus haute, plus puissante, plus décisive.

Corso attrapa le mort sous les aisselles et le cala sous un porche, à l’abri des regards, juste derrière une descente de gouttière.

Il palpa ses propres poches et trouva son portable. Il composa le numéro du salut — il souillait l’écran de ses doigts tachés d’hémoglobine.

— Allô ?

La voix familière de Barbie. Le retour au monde de la surface.

— T’es où ? Tu bosses ?

— À ton avis ? répondit Barbie avec son insolence réflexe.

Il ne l’avait jamais vue quitter le boulot avant 22 heures.

— Viens me chercher, dit-il dans un râle.

— Où ?

— Juste en face. Rue Xavier-Privas.

Elle éclata de rire.

— Ça, c’était avant.

— Avant quoi ?

— Avant qu’on déménage dans le XVIIe.

Dans sa panique, il avait complètement oublié que les brigades du 36 avaient migré à l’autre bout de Paris.

— Qu’est-ce qui se passe ? demanda-t-elle.

Corso considéra le cadavre à ses pieds.

— Un mort. Il faut que tu me sortes de cette merde.

— Je serai là dans vingt minutes. Débrouille-toi pour tenir.

78

Au cas où miss Béret n’aurait pas compris que Corso exerçait un métier dangereux et terrifiant, son retour de cette nuit-là aurait eu valeur d’argument définitif. Croûté de sang, hébété, le flic lui balança trois mots avant de passer sous la douche. Une fois sa lucidité revenue, il ne lui en dit pas plus mais accepta qu’elle lui bricole un pansement — sa blessure dans le dos était sans gravité. Ensuite, Corso la remercia puis lui appela un taxi. Il se demandait souvent s’il ne se vengeait pas sur elle de la gent féminine en général et d’Émiliya en particulier.

Côté Saint-Michel, le plan était simple : pas question que la mort de Perez vienne ajourner encore une fois le procès. Barbie et lui avaient donc décidé de faire disparaître les papiers de la victime : son identification demanderait au moins plusieurs jours et les jurés d’ici là auraient pris leur décision. En tout état de cause, Philippe Sobieski allait être acquitté et il serait toujours temps de rouvrir une instruction pour le meurtre des strip-teaseuses autour de la personne d’Alfonso Perez.

Pour ce qui était de l’éventuelle connexion entre cette mort et la personne du commandant Stéphane Corso, les deux flics avaient pris une décision encore plus limite : ne rien dire pour l’instant et attendre les premières constates. Si par malheur un lien était établi entre le milliardaire castillan et l’enquêteur numéro un dans l’affaire Sobieski, Barbie rédigerait un PV d’audition antidaté où Corso donnerait sa version des faits — de la pure légitime défense.

Corso alla embrasser Thaddée. La sérénité de son sommeil n’eut pas l’effet escompté. Le flic fondit en larmes et dut quitter la chambre précipitamment, de peur de réveiller le petit garçon. Il lui était de plus en plus difficile de se convaincre qu’il était du côté des bons et qu’il protégeait des êtres innocents comme Thaddée. Il avait plutôt l’impression d’imposer son monde de violence et de cruauté à la maison, de faire planer au-dessus de son fils un cauchemar permanent.

Il se prépara du café et reprit une douche. Quand il réalisa, la cafetière à la main, qu’il repartait pour un tour, il alla s’asseoir dans le salon et tenta de retrouver ses esprits. Pas moyen d’analyser la situation. C’était pourtant clair. Sobieski était innocent. Perez coupable. Corso avait tué le coupable. Simple, non ?

Son cerveau s’effilochait, un peu comme le corps de Marco Guarnieri dans les eaux noires de la mer d’Irlande. Il en était à sa dixième tasse de café, en vrac sur son canapé, quand on sonna à la porte. Il se prit à espérer des nouvelles positives : Catherine Bompart, sa bonne fée, venant lui annoncer que tout était sous contrôle (mais il ne l’avait pas encore appelée), ou encore Barbie lui confirmant que le corps était déjà à l’IML, sans identité…

C’était Claudia Muller qui se tenait sur son seuil.

— Tu vas me le payer, fils de pute.

Corso ne sut pas quoi répondre. À cet instant, Claudia n’était ni belle ni laide. Elle n’était qu’un bloc d’énergie négative.

— De quoi parlez-vous ?

— D’Alfonso Perez.

Il s’effaça pour la laisser entrer. Dans son sillage, il retrouva le parfum qui l’avait envoûté au café de la Sorbonne.

— Vous voulez boire quelque chose ? tenta-t-il.

— C’était mon coupable, bordel de merde. La seule issue possible au procès !

Corso comprit que, pour une raison inexplicable, Claudia était déjà au courant de tout. Il s’assit sur le canapé et ne chercha pas à jouer au plus fin.

— C’était lui ou moi, expliqua-t-il. Il a tenté de me trancher la gorge. Comment vous êtes au courant ?

Toujours debout, l’avocate fixait un point invisible devant elle, vers la fenêtre. Manteau noir matelassé, bottes brillantes, queue-de-cheval, petit cartable : une vraie combattante qui plaide pour la vie et n’a pas peur de la mort.

— On avait rendez-vous place Saint-Michel, dit-elle plus calmement. Quand j’ai vu les flics qui sécurisaient la rue de la Huchette, j’ai tout de suite compris. Y avait là-bas des OPJ que je connaissais, ils m’ont laissée m’approcher du corps.

— Vous leur avez dit qui c’était ?

Elle eut un sourire qui ressemblait à une cravache.

— C’est donc ça ? C’est toi qui lui as volé ses papiers ? Putain de con…

— Pourquoi vous me soupçonnez ?

Corso s’en tenait au vouvoiement. Pas de familiarité avec l’ennemi.

— Je ne connais qu’un seul flic capable de se battre au fond d’une ruelle avec un assassin sur le point d’être inculpé. Tu es plus dangereux pour la justice que pour les criminels.

— Le danger, c’était Perez.

Claudia secoua la tête, comme si elle avait les cheveux mouillés, mais ne répondit pas.

— Vous alliez lui annoncer vos soupçons ? relança-t-il.

— Je voulais le confronter à mon dossier. Lui expliquer que sa seule chance, c’était d’avouer.

— Dans un café ?

— C’était le plus sûr, une confrontation avec témoins.

Corso ne demanda pas à voir les pièces, il les aurait bien assez tôt sous les yeux.

— Vous auriez fini à la place de Perez, au fond d’une ruelle, la gorge tranchée, continua-t-il.

— Je sais me défendre.

Claudia Muller s’assit enfin. Comme en réaction, Corso se leva et se posta à son tour devant la fenêtre. Il n’y avait rien à voir, à l’exception du mur aveugle de l’hôpital Cochin. Depuis un an, il parlait de déménager…