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Se retournant, il considéra cette femme qui ruminait au fond de son siège. Elle lui apparaissait maintenant comme une petite péteuse pour qui le monde du crime se résumait à un terrain fertile pour sa propre carrière. Elle n’en avait rien à foutre des victimes, du vrai coupable ni même de Sobieski — elle voulait simplement gagner, voir son nom dans les journaux, décrocher de nouveaux clients et se faire plus de fric encore.

— Il n’est pas trop tard, reprit-il, les mains dans les poches. Mort ou vivant, Alfonso Perez reste une bonne alternative à la culpabilité de Sobieski. Sa disparition ne vous empêchera pas de l’accuser.

Elle secoua encore la tête — il se rendit compte qu’elle avait vraiment les cheveux mouillés. Il devait pleuvoir mais la violence de la nuit l’avait coupé du monde extérieur pour un bon moment.

— Bougre de con, fit-elle entre ses dents, c’est à croire que t’as jamais fait de droit. Tu ne sais pas qu’on ne peut pas accuser un mort ? Les poursuites s’arrêtent avec les battements cardiaques.

— Votre but, c’est bien de faire acquitter Sobieski, non ?

— Je ne veux pas que Sobieski soit acquitté au bénéfice du doute. Je veux qu’il soit lavé de tout soupçon. Je veux que la vérité éclate au grand jour !

Peut-être que Claudia avait finalement une vocation plus profonde. Peut-être qu’elle vivait vraiment chacune de ses affaires comme une croisade. Ou plutôt — c’était ce qu’il pensait depuis le début — qu’elle était raide dingue d’un peintre édenté qui aimait se faire enfiler par-derrière.

— Je vais témoigner, dit-il en s’approchant. Je vais tout raconter. Son agression est la preuve de sa culpabilité.

— Tu ne comprends décidément rien. Les morts ne peuvent pas répondre des accusations et, de ce fait, ils ne sont jamais tout à fait coupables. L’affaire ne sera jamais résolue.

Cette idéaliste manquait finalement d’expérience : combien de dossiers non bouclés avait-il vus passer ? C’était la trame même de la justice. Pleine de trous, de compromis et de rafistolages.

Elle se leva d’un air mauvais et empoigna son sac.

— Je demande ton arrestation dès demain matin. Pour homicide volontaire et délit de fuite. Ton ADN doit être partout rue Xavier-Privas.

— Ne faites pas ça, dit-il en lui barrant la route. Je ne fuirai pas mes responsabilités mais je dois rester libre. J’ai un fils. Vous le savez. Je dois m’en occuper, je…

— T’es vraiment un loser. Le monde de la justice n’a rien à faire d’une merde comme toi.

Elle le contourna et marcha jusqu’à la porte.

— Crois pas que tu t’en sortiras comme ça. T’es un lâche et un flic pitoyable. Par ta médiocrité, tu as failli envoyer Sobieski au trou pour le restant de ses jours.

— Tout dans le dossier l’accusait, tu le sais comme moi.

Il était passé au tutoiement sans même y réfléchir : on était maintenant dans le dur. Plus la peine de prendre des pincettes.

— Le dossier, c’est toi qui l’as constitué, aveuglé par ta haine de Sobieski. Tu n’es pas allé voir plus loin que ta bite et ton calibre. Je te foutrai dans le box des accusés à la place de Sobieski et de Perez. Et cette fois, Bompart ne pourra pas sauver tes miches !

Dire qu’il s’était pris à imaginer une histoire d’amour avec cette gorgone… Ce n’était pas qu’il n’avait aucune chance, c’était que Claudia Muller ne carburait qu’à la haine. Ou à l’amour dépravé, tordu, comme celui qu’elle vouait à Sob la Tob.

— Tu crois que j’ai pas lu ta bio ? demanda-t-elle en ouvrant la porte. Que j’ai pas compris que Bompart t’a couvert dans une affaire qui…

Elle ne put finir sa phrase : Corso venait de lui attraper la gorge, comme on chope une poule dans une basse-cour.

— Écoute-moi bien, petite-bourgeoise de mes deux, murmura-t-il en la plaquant contre le chambranle de la porte, tu veux enquêter sur mon passé ? Te donne pas cette peine.

— Je…

Il réalisa qu’il était en train de l’étrangler et la lâcha aussitôt.

Elle se massa la gorge mais ne bougea pas. Elle attendait la suite.

— Quand j’avais 13–14 ans, attaqua-t-il, j’me suis retrouvé dans une famille d’accueil à Nanterre, à la cité Pablo-Picasso. Pas tout à fait ton genre.

— Je connais.

— Au Journal de 20 heures ? J’me suis mis à zoner, à me défoncer, à fréquenter des dealers. Parmi eux, y avait un type charismatique. Une pure ordure qu’on appelait Mama. Il m’avait à la bonne et me filait de la dope à l’œil. En réalité, il m’a très vite transformé en esclave sexuel. D’abord pour lui, puis pour ses potes. Son projet était de monter un petit commerce avec mon cul.

Claudia était revenue dans l’appartement. Son visage, dans l’ombre du vestibule, était d’une pâleur luminescente.

Corso tendit le bras, elle eut un recul, mais le flic referma simplement la porte : les voisins n’avaient pas à entendre ses confidences.

— Quand il a commencé les tournantes, j’ai essayé de me sauver. Il m’a alors enfermé dans une cave sans me donner un gramme. Après plusieurs jours, quand il est venu vérifier si j’avais compris la leçon, je lui ai crevé les yeux avec un tournevis et je l’ai poignardé dix-sept fois.

Le visage de Claudia paraissait carrément clignoter dans l’obscurité.

— À l’époque, Bompart dirigeait un des groupes des Stups. Elle surveillait le réseau auquel appartenait Mama. Elle m’a retrouvé au fond de la cave, presque vitrifié par le sang coagulé de l’autre salopard. Je n’avais pas bougé de là, j’étais resté près du cadavre pendant trois jours. Elle m’a sorti de ce trou, elle m’a obligé à passer mon bac et elle m’a foutu à l’école de police à coups de pompes dans le cul. Je suis devenu un des meilleurs flics du 36 mais dans le fond, je suis toujours un assassin.

Claudia avait perdu toute assurance. On pouvait voir qu’elle tremblait sous sa parka matelassée.

— Pour… pourquoi tu me racontes ça ?

— Tu voulais savoir ce qu’il y avait entre Bompart et moi. Cette nuit-là, on a enterré Mama dans une friche industrielle près de la Seine. Crois-moi, ça crée des liens.

— T’as pas peur que je m’en serve contre toi ?

Il rouvrit la porte en retrouvant le sourire, une espèce de sourire funeste de tête de mort.

— Y a prescription, ma belle. C’est pas à toi que je vais apprendre ça.

Elle eut un rictus lugubre à son tour.

— Dans cette affaire, t’es qu’un psychopathe parmi d’autres.

— Avec toi, ça fait deux de plus.

79

— T’as vraiment le cul bordé de nouilles.

8 heures du matin. Barbie avait pris son temps pour le rappeler.

— Explique-toi.

— D’abord, c’est mon groupe qui a hérité de la rue Xavier-Privas.

— T’étais de permanence, non ?

— Non. Je me suis débrouillée.

— Ensuite ?

— J’ai vu avec l’IJ. Il semblerait qu’il n’y ait qu’un seul sang sur la scène de crime. Celui de la victime.

Corso était en train de glisser les assiettes sales dans le lave-vaisselle, pendant que Thaddée se brossait les dents. Après le petit déjeuner, départ à l’école en catastrophe. Un matin ordinaire dans la famille Corso.

Il ne comprenait pas comment il pouvait enchaîner les gestes de la vie quotidienne après une nuit pareille. Il n’avait pas dormi, ou peut-être quelques bribes de néant entre des plages de lucidité qui ressemblaient à des crises de folie.