— L’IJ a aussi relevé les empreintes. Rien à signaler, mon général. J’avais fait le ménage.
— Tu veux dire…
— Qu’on la ferme pour de bon et qu’on attend l’identification du pépère.
Corso songea à Claudia Muller : allait-elle mettre ses menaces à exécution ? Il résuma la visite nocturne de l’avocate.
— T’as toujours plu aux femmes.
— Je sais pas quoi en penser.
— Oublie. Elle peut rien prouver et, si elle veut témoigner dans cette histoire, c’est moi qui prendrai sa déposition.
Thaddée enfilait ses chaussures dans le vestibule, ployant sous un sac à dos digne des forçats de Cayenne, période Papillon.
— T’as vu les news ce matin ? demanda Corso.
Il avait parcouru les titres des journaux avant le réveil de son fils. Il n’était question que du procès du faussaire et des multiples révélations qui avaient ponctué la première journée des débats.
— Ce procès nous a filé entre les doigts, répondit Barbie d’un ton amer. Mais on en a vu d’autres.
— Faut que j’y aille. On va être en retard à l’école.
Thaddée trépignait déjà sur le seuil de l’ascenseur. Il n’y a pas plus à cheval sur l’horaire qu’un petit garçon en route pour l’école.
— Va compter les points au tribunal, conclut Barbie, et appelle-moi pour le score.
80
Assis sur son banc, Corso se sentait rassuré : un quidam comme un autre, un anonyme parmi les anonymes. Blafard et nauséeux, pas du tout en état, mais enfin, assez correct pour passer inaperçu.
Selon toute vraisemblance, le président du tribunal allait laisser la parole à la partie civile puis au ministère public pour les réquisitoires. Maintenant que la preuve était faite que Philippe Sobieski était bien un faussaire et qu’il s’était échiné sur son four durant la nuit du meurtre de Sophie Sereys, le reste coulait de source. Il n’avait pas tué Nina Vice. Pas plus qu’il n’avait assassiné Hélène Desmora, alias Miss Velvet. Quant au meurtre de Marco Guarnieri, il n’était pas jugé ici mais plus personne ne pouvait penser — merci Jim « Little Snake » Delavey — que c’était l’œuvre de Sobieski.
« Fini du coup », aurait dit Catherine Bompart. Mais Corso voulait entendre les réquisitoires et surtout la plaidoirie de maître Muller, qui promettait d’être un morceau d’anthologie à propos de l’aveuglement de la police et de la médiocrité des juges d’instruction.
Le président allait donner la parole à maître Zlitan quand Rougemont leva le bras.
— Monsieur l’avocat général, lança le président qui visiblement avait hâte que cette séance finisse, vous connaissez la règle : vous devez attendre que maître Zlitan ait prononcé son réquisitoire pour présenter le vôtre.
— Nous n’avons pas fini de présenter toutes les pièces, Monsieur le Président.
Delage se raidit sur son fauteuil.
— Quelles pièces ?
— Les résultats des dernières analyses. L’OCBC les a versés au dossier hier.
D’un geste, Rougemont fit signe à son assistant de remettre des documents au président, à ses assesseurs, aux jurés et à Claudia Muller. De là où il était, Corso ne pouvait apercevoir qu’une liasse de feuilles agrafées portant des listes ou des tabulations.
Tout le monde était en arrêt, surtout Claudia Muller, qui ne s’attendait pas à un élément de dernière minute.
Le président, après avoir parcouru les pages, leva les yeux.
— Je ne comprends pas. On a procédé à d’autres tests sur les Pinturas rojas ?
— Pas sur les Pinturas rojas, Monsieur le Président, sur des toiles contemporaines de Sobieski. L’OCBC a réquisitionné les pièces no 132, no 133, no 141, no 154 et no 172, qui correspondent à des œuvres placées sous scellés lors de la perquisition effectuée dans l’atelier officiel de M. Sobieski le 7 juillet 2016.
Michel Delage haussa les épaules.
— Pourquoi avoir ordonné ces analyses ?
— Les enquêteurs ont pensé qu’il serait intéressant d’étudier les pigments et autres composants utilisés par l’accusé pour ses tableaux modernes.
— Dans quel but ?
— Afin d’établir une corrélation supplémentaire entre Sobieski l’artiste contemporain et Sobieski le faussaire.
Le président ne paraissait pas convaincu.
— Admettons. Et alors ?
— Ils n’ont identifié dans ces œuvres aucun des composants utilisés dans les contrefaçons.
Le président leva les bras et les laissa lourdement retomber sur la surface de la tribune, manière de dire « Tout ça pour ça ! ». Il s’apprêtait déjà à conclure, quand Rougemont ajouta :
— Mais ils ont trouvé autre chose.
— Quoi ?
L’avocat général chaussa ses lunettes, feuilleta la liasse et s’arrêta sur un passage surligné, qu’il lut à voix haute :
— « Chacune de ces toiles contient des proportions infimes de fer, d’acide folique, de vitamine B12… »
— De quoi s’agit-il ? fit Delage avec impatience.
— De sang, Monsieur le Président. Du sang humain.
Il y eut un silence, puis une sorte d’effarement qui se transforma aussitôt en bruissement nerveux.
Le président réclama le silence mais sa voix manquait de fermeté. Corso lança un coup d’œil à Sobieski et à Muller qui se regardaient, stupéfaits.
Il sentait l’imminence d’un bouleversement. Quelque chose que personne n’attendait. Un souvenir lui traversa l’esprit : des rumeurs à propos du Caravage, peintre sulfureux de la Renaissance, accusé de meurtre et inventeur du clair-obscur. On racontait que l’artiste utilisait du sperme et du sang pour faire vivre plus intensément ses toiles. Sans doute une légende, mais Sobieski aimait se hisser à la hauteur des légendes…
Rougemont avait repris l’énoncé des résultats d’analyses, confirmant que, sur chaque toile réquisitionnée, des traces d’hémoglobine étaient perceptibles. Il lisait d’un ton monocorde, sans se presser ni manifester la moindre émotion.
— En résumé, conclut-il, nous pouvons affirmer que l’accusé incorpore du sang humain aux couleurs de ses tableaux.
Sobieski se dressa dans sa cage de verre.
— C’est faux ! hurla-t-il. C’est un coup monté !
Son visage était comme déchiré, exprimant un désarroi asymétrique, monstrueux, quelque chose d’aussi horrible que les visages mutilés de Sophie Sereys et Hélène Desmora.
— Et qui plus est, un sang différent sur chaque toile, continuait Rougemont, imperturbable.
Claudia Muller se leva d’un bond.
— Dans ces conditions, s’exclama-t-elle, nous demandons un ajournement. Ces nouveaux éléments dont nous n’avons pas eu connaissance nécessitent une contre-analyse et…
— Demande refusée, assena le président. Laissons d’abord finir l’avocat général. Son intervention nous semble riche d’enseignements.
Rougemont, encouragé par cette attitude, ôta ses lunettes et s’avança au centre de la cour, face aux juges et aux jurés. Du coin de l’œil, il paraissait tenir en joue Philippe Sobieski et Claudia Muller.
— Il y a quatre mois, dans cette même salle, le professeur Jean-Pierre Audissier, psychiatre consultant de la maison d’arrêt de Fleury-Mérogis, nous a décrit avec précision la pathologie particulière de Philippe Sobieski. L’accusé souffrait, à l’époque de sa détention, d’une hypersensibilité à la peinture. Il voyait vibrer les couleurs, s’animer les sujets des tableaux, jaillir les motifs et les contrastes. Selon le professeur, la pratique de la peinture avait apaisé Philippe Sobieski. Et on peut supposer aujourd’hui que ses contrefaçons de Goya étaient aussi une forme de thérapie…