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— Au fait, Monsieur le procureur, au fait…

Rougemont fit quelques pas avant d’enchaîner :

— Les OPJ se sont dit que ce qui apaisait Sobieski, c’était peut-être ce qu’il avait glissé dans chacune des toiles.

— Expliquez-vous.

— Une signature écrite avec du sang.

— Une signature à son nom ?

Encore quelques pas. L’avocat général soignait ses effets.

— Le sang coagulé a la même couleur qu’un pigment ocre ou brun mais pas la même composition chimique. En d’autres termes, un motif peint avec de l’hémoglobine peut se fondre, visuellement, dans une surface rouge foncé, mais ce motif, chimiquement, est d’une autre nature…

— Et alors ?

Le procureur adressa un signe à deux flics en uniforme, qui apportèrent aussitôt quatre grandes toiles de Sobieski enveloppées d’un film plastique transparent et les disposèrent le long de la tribune des juges.

Une prostituée famélique, nue, alanguie sur un canapé.

Une strip-teaseuse vêtue seulement d’un boa de plumes rouges.

Un junk en plein shoot accroupi au fond d’un tunnel.

Un hardeur dépoilé ceinturé d’une étoffe de soie pourpre.

Il y eut dans la salle un mouvement de recul. Les sinistres personnages signés Sobieski semblaient fixer l’assistance du fond de leur monde dépravé.

— Si vous me permettez, Monsieur le Président, je voudrais qu’on tire les stores des fenêtres. J’ai besoin d’obscurité pour ma démonstration.

Sans hésitation, Delage fit un geste — il semblait impatient de voir où le procureur les emmenait. En quelques secondes, la salle fut plongée dans la pénombre et revêtit une inquiétante étrangeté, comme aurait dit Freud.

Les lambris parurent se fondre dans un bain de brou de noix, les robes des magistrats s’absorbèrent dans le clair-obscur. Corso lança un dernier coup d’œil à Sobieski et Claudia : ils avaient l’air perdus, condamnés. C’était comme s’ils se noyaient dans ces grands fonds sans pouvoir réagir.

Pour ces deux-là, la lumière ne reviendrait jamais.

81

Dès que l’obscurité fut complète, des techniciens de l’Identité judiciaire, vêtus de leurs habituelles combinaisons blanches, firent leur entrée. Du jamais-vu : la salle d’audience du TGI de Paris se transformait en scène de crime.

À l’aide de cutters, ils découpèrent précautionneusement les pellicules plastique protégeant les toiles. Chacun de leurs gestes laissait une trace blafarde. Un ballet de fantômes dans une boîte à cigares géante, et tout ça à 10 heures du matin…

Libérés de leur gangue, les personnages peints par Sobieski acquirent soudain une présence supplémentaire, comme si l’obscurité était leur milieu naturel, là où ils pouvaient réellement s’épanouir.

Rougemont reprit la parole — dans le noir, son timbre paraissait s’élever de partout à la fois, à la manière d’une voix de démiurge :

— Bien qu’invisibles à l’œil nu, ces marques de sang sont réparties selon un ordre particulier. Comme si elles traçaient un « dessin dans le dessin ».

Les techniciens ouvrirent leurs mallettes de polypropylène noires et en sortirent un produit que Corso reconnut aussitôt : un révélateur qui provoque une réaction lumineuse au contact des particules de fer contenues dans le sang.

Le procureur se fendit d’un bref exposé technique et en vint au principal :

— Grâce à cette solution spécifique, nous allons pouvoir découvrir quels dessins invisibles à l’œil nu forment les résidus de sang…

Dans un mouvement presque simultané (vraiment de la nage synchronisée), les techniciens se mirent à pulvériser lentement le réactif sur la surface des tableaux.

Un cri étouffé — tout à fait synchrone lui aussi — circula parmi le public. Le processus de chimioluminescence était engagé. Sur chaque toile, un prénom, tracé en majuscules tremblées, apparaissait.

Parmi les plis du canapé de la prostituée allongée, « SARAH ». Le long du boa de l’effeuilleuse, « MANON ». À la surface du caniveau du tunnel, « LÉA ». Quant à la soie rouge qui entourait la taille du hardeur, elle affichait distinctement « CHLOÉ ».

— Comme vous pouvez le voir, ce sont des prénoms féminins peints en lettres de sang. Dans la mesure où…

— C’EST UN COUP MONTÉ ! répéta Sobieski.

La voix du président s’éleva en retour :

— Maître Muller, dites à votre client de se taire, sinon je le fais évacuer !

L’agitation dans la salle était à son comble. Des gens se levaient, d’autres trahissaient leur serment en photographiant à coups de flashs les tableaux, des flics en uniforme tentaient de les en empêcher…

Les techniciens en combinaison immaculée, un genou au sol, vaporisaient toujours les toiles de Sobieski, révélant de plus en plus nettement les prénoms…

— Les enquêteurs ont comparé ces traces avec les échantillons de sang relevés dans l’atelier de la rue Adrien-Lesesne : de nombreuses similitudes sont apparues. Les sangs sur ces toiles et sur l’établi de Sobieski correspondent aux mêmes victimes.

— Monsieur le Président, cria Claudia Muller, je proteste contre ces allégations !

Le président ne prit même pas la peine de répondre — pour l’occasion, il était descendu de sa tribune, suivi par ses assesseurs et les jurés. Tous contemplaient, fascinés, les personnages lugubres de Sobieski.

Ce fut Rougemont qui répliqua directement à Claudia Muller :

— Oublions mes « allégations », comme vous dites. Et revenons aux meurtres qui sont jugés ici.

Des flics aux mains gantées venaient d’apporter deux nouveaux tableaux. Aussitôt, les gars de l’IJ pulvérisèrent le réactif sur les silhouettes livides.

Deux prénoms luminescents apparurent entre les reliefs de peinture : SOPHIE et HÉLÈNE. Écriture tremblée, lignes obliques mal assurées, mais il n’y avait pas à discuter : les prénoms étaient distincts et brillaient sous l’effet du révélateur.

Tollé dans la salle d’audience : l’assassin avait signé ses crimes au sein même de ses œuvres. La surprise virait à la foire d’empoigne. Chacun se levait, essayait d’apercevoir les prénoms, brandissait son portable…

Corso, lui, ne bougeait pas. Il avait déjà compris ce que pensait Rougemont — ce que tout le monde pensait. Quand Sobieski contemplait ses œuvres, il voyait en réalité sa signature. Il exposait à la face du monde ses crimes sans qu’on puisse le soupçonner.

— Ces deux noms sont bien sûr écrits avec le sang des victimes. Nous pouvons donc supposer, n’en déplaise à la défense, que les autres tableaux portent les traces d’autres crimes.

L’avocat général hurlait presque alors que des flics évacuaient maintenant le public, tandis que d’autres ouvraient les stores des hautes fenêtres.

— Quant à supposer qu’il s’agit d’une machination, comme notre confrère de la défense voudrait le faire croire, je précise que les officiers de l’OCBC ont procédé à une analyse graphologique de ces inscriptions — elle est aussi versée au dossier. Aucun doute, elles sont bien de la main de l’accusé.