Le vacarme était à son comble, mais rien ni personne ne pouvait couvrir le bruit le plus strident, le plus déchirant de ce barouf : la voix de Philippe Sobieski qui hurlait qu’il ne voulait pas crever en taule.
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Philippe Sobieski fut condamné à trente ans de prison, dont vingt-deux de sûreté incompressibles — autant dire que juges et jurés avaient décidé que le peintre-faussaire devait finir son existence derrière les barreaux.
En quelques minutes, on avait oublié toutes les preuves, tous les témoignages démontrant son innocence — en tant qu’assassin sinon en tant que faussaire. Les prénoms tracés à l’intérieur même des plis de couleur de ses toiles l’avaient condamné définitivement aux yeux de tous.
Le verdict était tombé le lendemain de la grande révélation, le vendredi 24 novembre (tout devait être réglé avant le week-end : le président de la cour avait refusé un quelconque ajournement qui aurait permis à Claudia Muller de se retourner). Au fond, graphologie ou pas, les inscriptions auraient pu être aussi ajoutées par quelqu’un d’autre, comme le sang laissé dans l’atelier, mais ces traces d’hémoglobine emportèrent le morceau.
Face aux réquisitoires de Rougemont et de Sophie Zlitan, Claudia Muller n’avait rien pu faire. Quoi qu’elle dise, les jurés conservaient au fond des pupilles les prénoms sanglants sur les tableaux. Elle avait répété les alibis de son client, essayé d’incriminer Corso et sa partialité, tenté de faire porter le chapeau à Alfonso Perez — dont le cadavre n’avait toujours pas été identifié —, mais tout était tombé à plat. C’était comme dans un casting : après une performance hors pair, les autres, quelles que soient leurs qualités, font pâle figure.
Les délibérations n’avaient duré que deux heures. Personne ne pouvait expliquer comment cet imposteur avait pu forger de tels alibis mais ce qui avait primé, c’était l’impression tenace qu’il dégageait : Sobieski avait une tête de meurtrier, il avait déjà tué et son atelier clandestin ressemblait bien au repaire d’un psychopathe passant ses nuits à torturer des filles.
Quant à ses toiles…
Les jurés, les juges, le public, les médias — la France tout entière — avaient ressenti la même répulsion, suivi le même chemin. Ce procès tordu, cette gueule malsaine, cet imposteur aux manières provocatrices, tout ça était remonté à la surface comme un cadavre en pleine putréfaction quand Rougemont avait fait l’obscurité dans la salle d’audience et révélé les prénoms des mystérieuses victimes — et c’était cette charogne que tous avaient jugée.
À l’annonce du verdict, Philippe Sobieski s’était jeté contre la vitre en hurlant, Claudia Muller s’était effondrée sur son siège. Corso en eut presque de la peine. Ces deux sinistres personnages, si sûrs d’eux, si arrogants, désormais brisés et vaincus, c’était pathétique.
Lui-même sortit éreinté du procès. Il n’entendait pas le brouhaha de la foule, ne voyait pas l’agitation des journalistes qui se pressaient autour des avocats et des juges. Il prit son chemin habituel, par le vestibule de Harlay. Il ne cherchait même pas Claudia Muller, il n’aurait pas su quoi lui dire. Le procès les avait fait passer par tellement de températures, de vérités différentes, d’univers distincts…
La justice avait une nouvelle fois démontré sa vanité, sa relativité. Sobieski coupable, vraiment ? Corso n’était pas dans sa voiture qu’il se reprenait à douter. Les signatures sanglantes semblaient avoir confondu l’accusé mais finalement, elles ne remettaient pas en cause les autres éléments. Les alibis de Sobieski, l’hypothèse d’un coup monté, la culpabilité probable d’Alfonso Perez, qui au passage avait tenté de le tuer…
Encore une affaire qui s’achevait, malgré les apparences, en eau de boudin, sans qu’aucune vérité convaincante s’impose. Il s’était tellement passionné pour cette histoire qu’il s’était pris à espérer, pour une fois, une issue claire et limpide. C’était sans compter avec le penchant naturel de tous les acteurs de ce petit théâtre — accusés, témoins, avocats, juges, jurés… — pour foutre en l’air la moindre évidence, couper le moindre cheveu en quatre, saborder le moindre fait objectif par des sous-entendus…
Il n’y a pas de vérité, il n’y a que des mensonges assumés…
Longeant l’hôpital Cochin, il balaya toute cette merde d’un haussement d’épaules et retrouva le vrai sens de sa vie : Thaddée, à la sortie de l’étude. D’une certaine façon, il fallait fêter ça.
Sans s’expliquer, il l’emmena dans sa pizzeria préférée et invita même, pour l’occasion, Miss Béret. Admirer son petit garçon qui s’en mettait jusque-là aux côtés de sa partenaire épisodique, avec ses gros seins et ses idées simples, voilà qui était plus que rassurant.
Pourtant, toute la soirée, il ne cessa de vérifier son portable. Pourquoi se mentir ? Il attendait un appel de Claudia Muller.
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Paris sous le soleil, c’est pas mal, mais Paris sous la pluie, c’est carrément l’apothéose. Ses ruisseaux vivants, ses trottoirs laqués, son ciel noir qui transforme chaque immeuble en bloc pâle, presque fluorescent, avec ses ornements de façade en guise de lignes de vie. Si vous vous abritez dans un café, vous éprouvez alors le pur bonheur d’être entièrement revêtu par la ville, niché en son sein, derrière des vitres piquées de pluie. Dans ces moments-là, Corso avait l’impression de saisir l’essence même de sa ville, celle des amoureux et des crapules, des rendez-vous galants et des coupe-gorge, des complots ésotériques et des crimes passionnels.
En cette période de Noël, le spectacle perdait un peu en qualité parce que la cité croulait sous les décorations. Avec la pluie, les lumières se mettaient à dégouliner en rivières de réglisse colorées plutôt écœurantes. Mais bon, c’était tout de même Paris qui vous bruissait aux oreilles, serpentait partout et vous réchauffait le cœur…
En ce 6 décembre 2017, Corso avait pris son mercredi — fuck les Stups — pour emmener Thaddée voir les vitrines des grands magasins du boulevard Haussmann.
Il s’aperçut rapidement qu’il s’était planté parce que son fils, 10 ans et demi, était déjà trop grand pour s’émerveiller de ces décors. Il était plutôt branché mangas et dessins animés japonais incompréhensibles — des flingues, des monstres, des super-pouvoirs, et que le meilleur gagne. En réalité, le vrai spectacle aujourd’hui était pour Corso : il admirait ce visage innocent sur lequel circulaient les lumières de Noël comme d’infinies veinules de joie et de couleur.
Il avait toujours souffert de la ressemblance de Thaddée avec sa mère. Le petit garçon avait hérité de la beauté de la Bulgare, mais aussi d’une certaine manière de se tenir, de poser ses mots sur le bout de la langue. Ce reflet incessant de sa pire ennemie, au sein de l’être qu’il aimait le plus au monde, lui foutait les nerfs en pelote. Pourtant, depuis qu’il avait la garde alternée de son fils, il s’était détendu et commençait à accepter cette symbiose. Il y voyait même une sorte de sauvetage du misérable couple qu’il avait formé avec Émiliya. De leurs jeux sexuels, de leurs affrontements pervers, de leur haine viscérale, était sorti quelque chose de bon — et même de sublime : Thaddée.
Son portable interrompit ses rêveries : Bompart.
— Tu connais la nouvelle ?
— Quoi ?
— Sobieski s’est suicidé à l’infirmerie de Fleury.
Plus de pensées, pas de réaction.