Выбрать главу

Juste une question réflexe, une question de flic :

— Comment il a fait ?

— Il s’est volontairement blessé pour aller à l’infirmerie. Il a trouvé une rallonge et s’est pendu au plafonnier. Je suis sidérée qu’on puisse encore se flinguer aussi facilement dans une taule comme Fleury.

D’un geste machinal, Corso serra la main de Thaddée et se fraya un chemin à travers la foule.

— Viens me chercher, ordonna Bompart.

— Pourquoi ?

— On va à Fleury. Petite veillée funèbre.

— Je peux pas, je suis avec Thaddée.

— Démerde-toi. Faut qu’on soit les premiers sur le coup.

— Qu’est-ce qu’il y a de si urgent ?

— Mon petit, ce suicide, ça va remettre le feu aux médias. Autant profiter de notre temps d’avance pour concocter une version présentable. Dans quelques heures, tout le monde sera au courant. Et crois-moi, d’une manière ou d’une autre, cette mort va nous retomber sur la gueule.

84

La mère d’un des camarades d’école de Thaddée fut ravie de l’accueillir pour le déjeuner et l’après-midi : balade dans les jardins du Luxembourg et atelier crêpes pour le goûter.

Après l’avoir déposé, Corso fila au 36, rue du Bastion, dans le XVIIe arrondissement, la nouvelle adresse de la PJ. Il n’y avait encore jamais mis les pieds et quand il découvrit l’immense bâtiment bleu ciel, qui semblait construit en Lego, il songea bizarrement aux tours Aillaud de son adolescence. Il ne regrettait pas d’avoir quitté la BC et il était carrément heureux de ne pas avoir à aller tous les jours dans ce quartier qui n’était encore qu’un immense chantier.

Bompart monta dans sa voiture en vociférant à propos de « ces nouveaux bureaux de merde » et de la boue qui avait ruiné ses chaussures. Tout ça puait la diversion : ni l’un ni l’autre ne souhaitaient évoquer le suicide de Sobieski. En l’absence d’éléments précis, les flics apprennent à la fermer.

Alors qu’ils roulaient sur le boulevard périphérique, Bompart demanda :

— Tu sais qu’Ahmed Zaraoui a été libéré ?

— Qui ?

— Ahmed Zaraoui. Le caïd de la cité Picasso.

En un flash, il se revit, près d’un an et demi auparavant, ramper dans le conduit d’aération au-dessus de la mosquée puis dégringoler dans le parking avant d’ouvrir le feu sur Mehdi Zaraoui, le frère d’Ahmed. Travaillant à l’OCRTIS, il aurait dû être au courant de la libération d’un tel lascar.

— Et alors ? demanda-t-il simplement.

— Tu pourrais craindre des représailles.

— Pourquoi ?

— Joue pas au con, fit Bompart en fixant la route. J’me suis assise sur cette affaire, mais j’la sens toujours là où je pense.

Quand elle voulait, marraine Catherine était d’une élégance rare.

— J’en ai rien à foutre, fit-il pour rester dans la note.

— T’as tort. Y a pas plus revanchard que ces putains de bougnoules. Lambert chie dans son froc.

Le flic des Stups, complice de Corso dans la galère, pouvait en effet se ronger les sangs : c’était lui qui, officiellement, avait abattu le frangin du caïd.

L’autoroute offrait un paysage à pleurer — ou à vomir, selon son humeur. Il n’était plus question d’un Paris délicat et scintillant mais d’un décor de béton qui se fondait comme une marée grise dans l’horizon brouillé. Malgré ce tableau, Corso était heureux de se rendre à la maison d’arrêt avec Catherine Bompart. Une petite famille en route pour le cimetière, un jour de Toussaint.

Quand ils sortirent de la voiture, des trombes d’eau les assaillirent. Alors qu’ils marchaient au pas de course vers le premier poste de sécurité, Bompart se décida à livrer son opinion sur Sobieski :

— Ce suicide clôt le dossier. Y a plus de doute sur sa culpabilité.

— Ah bon ?

— T’as une autre idée ?

Ils se réfugièrent sous le portail et sonnèrent, comme le Chaperon rouge chez Mère-grand.

— Exactement le contraire, fit Corso. Il s’est peut-être suicidé parce qu’il ne pouvait pas accepter l’injustice dont il était victime.

— Il avait qu’à faire appel.

— Il a pas eu la force d’attendre, d’encaisser encore des années de taule.

— T’es sérieux ?

Corso ne répondit pas. La pluie, partout. Comme si la tristesse du monde s’était liguée contre eux et les avait coincés dans ce coin sombre pour les achever.

Les gardiens, enfin. Documents, fouille, calibres au vestiaire. Puis le labyrinthe des portes, des couloirs, des barreaux. Corso ne supportait pas les prisons. Il y étouffait, comme tout le monde, mais ce qui le différenciait des autres, c’est qu’il s’y sentait chez lui. Il avait toujours eu le sentiment d’appartenir à l’univers carcéral. Il aurait dû écoper d’au moins dix ans pour le meurtre de Mama si Bompart ne l’avait pas couvert. Et de bien plus s’il était resté du mauvais côté du calibre.

Fleury était une taule de la taille du musée du Louvre. Quoi qu’on fasse, où qu’on aille, il fallait marcher au moins une demi-heure en traversant les pires odeurs de la Terre, celles de l’homme emprisonné qui ne cesse de régurgiter son amertume et son acidité.

Ils parvinrent à l’infirmerie. En dépit du nombre de détenus — plus de 4500 pour une capacité de 3000 —, la prison ne possédait qu’une unité de soins digne d’une école primaire. Une pièce dans laquelle deux lits à armature de fer se partageaient l’espace, avec une paillasse carrelée de blanc dans un coin, un négatoscope fixé au mur, une télé hors d’âge, une petite bibliothèque médicale…

Le responsable portait une espèce de blouse de papier bleu sombre qui lui donnait l’air d’un curé — sa chemise laissait apparaître un col blanc. Surtout, il était d’une solennité excessive, comme si une personne d’une importance considérable venait de mourir dans son modeste repaire.

— Vous n’avez pas de pensionnaires aujourd’hui ? s’enquit Corso, qui connaissait bien les habitudes des taulards, toujours malades.

— Ils ont pas voulu rester. À cause du corps.

Corso se demanda comment le Sobieski de deuxième génération — peintre-faussaire, tueur de strip-teaseuses — avait été accueilli à son retour au bercail.

— Suivez-moi, fit l’infirmier en s’inclinant à la japonaise.

Il y avait une autre pièce, celle de l’armoire à pharmacie et du « frigo ». C’était là que les choses sérieuses se déroulaient. Les médocs étaient sous clé. Quant au « frigo », il s’agissait d’un long compartiment réfrigéré sous un troisième lit aux allures de table d’examen. L’infirmier le fit coulisser sur ses rails.

Le cadavre était revêtu d’un drap dont les plis durs étaient figés comme du marbre, évoquant les tombeaux au fond des églises florentines.

Leur hôte dénuda le corps jusqu’à la taille : Sobieski paraissait avoir encore rétréci. Sa silhouette rappelait celle d’un adolescent. Malgré lui, Corso le revoyait de son vivant, sa gueule décharnée, son rire de travers, ses chicots agressifs. Sob la Tob.

— C’est terrible, commenta l’infirmier, les deux mains serrées à hauteur de l’entrejambe — vraiment un aumônier, ou un gamin qui a envie de pisser.

— Qu’est-ce qui est terrible ? demanda Corso, agacé.

— J’ai suivi de près l’affaire. Je le connaissais bien. Je suis un spécialiste de son histoire.

Il ne manquait plus que ça.

— Et alors ? rétorqua Corso, carrément agressif.