— Il n’aura pas eu le temps de démontrer toute la vérité.
La voix de l’infirmier résonnait dans les graves, comme le bourdon d’un clocher.
— Il a été condamné, non ?
L’homme eut un sourire consterné qui semblait tout particulièrement dirigé vers Corso.
— Allons, commandant, vous savez comme moi que cette affaire méritait plus qu’un verdict prononcé après deux heures de délibérations.
— En tout cas, bougonna Corso, il n’était pas innocent.
— Mais de quoi était-il coupable au juste ? interrogea l’autre en levant les yeux au ciel comme si Dieu en personne allait lui répondre.
— Il avait l’air déprimé ces derniers jours ? demanda Bompart.
— Il ne mangeait plus, il refusait de parler. Il s’enfonçait dans un isolement total et…
— Il a pas laissé un mot, coupa Corso, quelque chose ?
L’homme les regarda tour à tour, ménageant son effet, puis lâcha :
— Il a laissé mieux que ça.
Il s’orienta vers l’armoire à pharmacie qu’il déverrouilla avec plusieurs clés différentes. Le coffre-fort des soulagements, des sommeils chimiques, des délires artificiels…
Apparut une série de tiroirs de plastique gris, étiquetés ou portant parfois une inscription au marqueur. L’infirmier en ouvrit un et en sortit un sac à scellés.
Il revint et le posa sur le corps même, entre deux plis figés du drap.
— C’est quoi ? s’étonna Bompart.
— Le câble avec lequel il s’est pendu.
Corso avait déjà compris : à travers le papier transparent, s’enroulait un fil électrique gainé de plastique, s’achevant en une boucle tenue par une sorte de nœud coulant. Il reconnut aussitôt le nœud de prédilection du tueur du Squonk, un huit que l’assassin laissait ouvert pour exprimer « l’infini et au-delà ».
Mais cette fois, le huit était fermé.
Sobieski leur avait laissé un message : la série des morts s’achevait avec son suicide.
85
Une mauvaise idée, c’est comme un vice. Une fois qu’on l’a, impossible de passer à autre chose.
Le jour même, Corso essaya de joindre Claudia Muller sur son portable. Pas de réponse. Il ne savait pas pourquoi il voulait lui parler. Pour lui exprimer ses condoléances ? Il n’aurait pas été sincère. Lui soutirer quelques informations supplémentaires ? Vraiment pas le moment. En profiter pour se rapprocher d’elle ? Encore pire. Claudia considérait sans doute que son mentor était mort par sa faute à lui, et à lui seul, Stéphane Corso, flic buté et stupide.
Toujours est-il que le lendemain, le jeudi 7 décembre de bon matin, il décida de lui rendre visite. Il avait pris ses renseignements : Claudia Muller vivait maintenant rue de Miromesnil. Une fois n’est pas coutume, il prit le métro depuis Denfert-Rochereau et acheta les principaux journaux pour prendre la température des médias. Les points de vue étaient divisés en deux camps, à l’image de Corso et de Bompart : ceux qui pensaient que le suicide de Sobieski était un aveu de culpabilité et les autres qui estimaient au contraire que son acte était le geste désespéré d’un innocent condamné à tort.
Personne ne connaissait l’existence du nœud — pas divulguée dans la presse. Mais même ce détail était ambigu. L’évidence, c’est qu’en ayant recours au nœud du tueur, le peintre clamait qu’il était l’assassin. Mais quand on connaissait le bonhomme — comme Corso le connaissait —, ça pouvait être tout autant une ultime provocation. Façon de dire : « C’est ça que vous vouliez ? Eh bien, servez-vous. Je vous donne la preuve définitive, à votre insu, que vous êtes une sacrée bande de connards. »
En réalité, Corso ne se souciait plus de savoir qui avait tué, qui avait menti, qui était mort. Il avait décidé de tourner la page. La pendaison de Sobieski avait valeur de point final.
Mais impossible de renoncer à la belle.
La vérité était finalement très simple : il voulait profiter de la mort du peintre pour revoir Claudia Muller. Quand une mauvaise idée vous tient…
Son immeuble n’était pas un de ces monuments haussmanniens à la carrure solide et martiale du VIIIe arrondissement mais un bâtiment exigu, tout en briques, qui évoquait une tour haut perchée.
Pas besoin de code, des déménageurs avaient bloqué les portes ouvertes. Corso en déduisit qu’ils étaient là pour Claudia elle-même… Il grimpa un escalier en colimaçon — beaucoup plus XVIIIe que XIXe —, croisant des gaillards les bras chargés d’objets empaquetés et de cadres enveloppés. Corso se demanda si Sobieski avait donné une toile à Claudia. Il ravala aussitôt son sarcasme. Pas le moment de déconner. Pas du tout.
Il dépassa le deuxième étage et continuait à monter quand il aperçut, à mi-chemin du suivant, par la porte entrouverte d’un appartement, Claudia elle-même. Assise dans un salon sur un canapé encore protégé de couvertures de feutre, elle écrivait sur son téléphone portable. Dans la lumière éclatante du jour d’hiver, son profil se découpait sur le ciel bleu — pas encore de rideaux aux fenêtres — avec la précision et la violence des coups de rasoir dans une toile de Fontana.
Il resta là à l’admirer. Le front bombé de jeune fille butée, le nez droit qui semblait provenir de l’époque bénie des sculptures grecques, les lèvres au dessin parfait et les sourcils qui, à un trait près, auraient pu être trop marqués mais qui emportaient au contraire l’ensemble vers la plus haute élégance. Peut-être que Claudia possédait une personnalité fascinante, un passé troublant, un charme spontané, tout ce qu’on voudra, il n’en avait rien à foutre. C’était cette beauté physique qui l’ensorcelait.
Catherine Bompart, quand elle parlait d’amour — ce qui bizarrement lui arrivait très souvent —, disait : « Les hommes n’aiment que l’extérieur, les femmes ne sont intéressées que par l’intérieur. Nous aimons le fruit et sa saveur. Ils se contentent des épluchures. »
Il se décida à achever son ascension et se dit, les yeux rivés sur Claudia : Va pour les épluchures.
Quand elle l’aperçut entre les portes entrouvertes et les déménageurs qui allaient et venaient, elle lui sourit — c’était bien le dernier truc auquel il s’attendait.
Malgré lui, il s’arrêta sur le seuil et Claudia vint à sa rencontre. Elle avait ce regard perdu qu’il avait déjà repéré plusieurs fois lors du procès. L’avocate décidée, manipulatrice, infaillible, avait souvent les yeux étonnés de quelqu’un qui navigue à vue, oscillant entre surprise et incertitude.
Elle lui adressa quelques paroles de bienvenue puis le poussa dans le salon et disparut préparer du thé. De plus en plus étonnant.
La pièce était petite mais il devinait que l’appartement était très vaste, peut-être même en duplex. Beaucoup de hauteur, peu de largeur. Pour l’instant, des meubles patientaient là, dans un désordre provisoire. Un canapé, une commode, un secrétaire… Du style ancien qu’il n’identifiait pas.
— Assieds-toi, ordonna-t-elle en revenant avec un plateau chargé d’une théière et de deux tasses.
Toujours le tutoiement. Il y vit cette fois une marque d’amitié. Il choisit un fauteuil en bois doré au châssis tarabiscoté et l’observa servir le thé. Assise sur une méridienne de velours rouge, elle n’avait pas l’air bouleversée par la mort de Sobieski mais elle n’était pas du genre à extérioriser ses sentiments. Son sang autrichien la verrouillait de l’intérieur.