— Qu’est-ce que tu fous là ? demanda-t-elle avec bonhomie.
— Je voulais te présenter mes condoléances.
Elle s’arrêta dans son geste, bec de la théière en l’air.
— Ne joue pas à ça avec moi.
— Je ne joue pas.
— Si tu es venu me narguer jusque chez moi, je…
— Non. Sérieusement. Je n’ai pas souhaité ça et je voulais te le dire.
— Tu es plutôt revenu sur les lieux du crime.
— Quel crime ?
— À travers moi, tu as tué Sobieski.
Il fit mine de se lever. Elle lui prit la main et le força à se rasseoir. Il se laissa faire. Pour être honnête, le contact de sa peau lui avait coupé les jambes.
— Je n’ai rien à voir avec le suicide de Sobieski, grommela-t-il.
— Disons que tu as été à fond dans ton rôle. De mon côté, je n’ai pas réussi à déjouer la manipulation dont Sobieski a été la victime.
— Tu en es encore là ?
— Ne me dis pas que tu es toujours persuadé qu’il est le tueur, riposta-t-elle en lui tendant une tasse.
Pour gagner du temps, il promena encore son regard sur le décor : des objets anciens — vase antique, sculpture primitive, livres d’art… — étaient posés sur des meubles ou simplement par terre. Impossible de dire s’ils n’étaient pas encore rangés ou si au contraire chaque chose avait déjà trouvé sa place.
Claudia, tenant sa tasse d’une main, déroula son autre bras sur le dossier et plaça ses pieds nus sous ses fesses — elle portait un jean et un pull ras du cou, simple mais exquis. Une position indolente qui tranchait vivement avec l’avocate des assises, sèche et volontaire, mais qui se mariait bien avec les volutes du thé qui s’épanchaient dans l’air.
Toujours pour se donner une contenance, Corso porta la tasse à sa bouche — du thé vert, qui transformait instantanément l’amertume en quelque chose de doux et de mélancolique, et dont la saveur vous rendait accro, comme le sexe ou le crack.
— Alors, tu vas te décider ? demanda-t-elle.
Corso sursauta.
— À quoi ?
— À m’avouer que tu es fou de moi.
86
Sa question aurait pu paraître cruelle mais Corso ne l’entendit pas ainsi. Claudia Muller était tellement habituée aux affaires criminelles, aux hommes qui découpent leur femme en lanières, aux tarés qui violent leurs proies jusqu’à les tuer, aux monstres qui s’en prennent aux enfants, que les sentiments naturels, les passions amoureuses, les cœurs brisés, tout ça, pour elle, c’était de la rigolade — et sans doute ne pouvait-elle évoquer ces thèmes qu’avec une légère ironie.
Il adopta le même ton amusé teinté de cynisme :
— Je plaide coupable.
Elle se redressa, posa sa tasse et se pencha vers lui au-dessus de la table basse. Elle s’approcha au point de se tenir à quelques centimètres de son visage, prenant même appui sur l’un des accoudoirs du fauteuil où il était assis.
— Alors, je veux te dire que tu n’as aucune chance.
Toujours pas de cruauté, plutôt un ton neutre, froid, impartial. Du genre, « les charges retenues contre mon client ne tiennent pas ».
— Pourquoi ? demanda-t-il stupidement, en éprouvant plutôt une sorte de soulagement.
Elle se laissa aller de nouveau dans la méridienne.
— Mon cœur est déjà pris, comme on dit dans les romans à l’eau de rose.
« Les romans à l’eau de rose », l’expression était démodée mais Barbie l’utilisait souvent, et elle ajoutait : « rose comme un cul », arguant que cette littérature parlait de plus en plus de sexe.
— Sobieski ?
Claudia resta muette. Comme souvent, la première hypothèse était la bonne. L’avocate ne valait pas mieux que toutes ces paumées qui écrivent aux tueurs en série en prison pour leur offrir leur amour.
Stéphane laissa le silence se prolonger, la meilleure méthode, d’après son expérience, pour faire passer le suspect aux aveux.
— Je l’ai découvert par sa peinture, commença-t-elle en effet. J’appartiens au milieu que tu exècres, les bobos intellos qui ne savent vers qui tourner leur instinct de révolte tant ils représentent eux-mêmes le pouvoir en place, l’ordre établi contre lequel ils voudraient se rebeller. Sobieski était une aubaine. On voyait en lui un Jean Genet ou un Lucian Freud. J’aimais le peintre. Je ne connaissais pas l’homme. Finalement, je l’ai croisé en 2015 dans un think tank consacré aux conditions de détention des prisonniers en longue peine.
Sobieski devait être le petit roi de ce genre de soirées. Le mec qui avait tout vu, tout connu, et qui était capable de pérorer jusqu’à l’aube.
— Je n’ai jamais rencontré un être aussi déplaisant, enchaîna-t-elle avec une curieuse grimace. Et pourtant, au fond de cette carcasse de coyote mal embouché, farci du matin au soir, j’ai senti quelque chose. Un être perdu, fracassé, lancé à corps perdu dans la peinture, la drogue et le sexe, pour oublier le trou noir de ses dix-sept années derrière les barreaux.
— La gamine des Hôpitaux-Neufs avait perdu beaucoup plus, fit-il en bon flic de droite revanchard — chacun son rôle.
Claudia sourit et lui envoya une bourrade.
— Laisse tomber, camarade. On est pas là pour s’engueuler.
— Tu l’as revu ?
— Jamais. J’ai juste conservé cette impression mitigée. Puis il y a eu l’affaire du Squonk. J’ai pris mon petit cartable et je suis allée le voir en taule. Je savais que tous ses alliés d’hier lui tourneraient le dos et que son avocat ne ferait pas le poids.
— Il était juste à point pour toi, seul contre tous.
L’avocate haussa les épaules.
— En tout cas, tout le pays allait vouloir la peau du récidiviste.
Le discours de Claudia était fondé sur un cliché : « Chacun a droit à une nouvelle chance », et toute cette générosité baveuse comme une omelette — qui ne coûtait pas cher quand on vivait dans le quartier de l’Élysée.
— J’ai été très surprise car il se souvenait parfaitement de moi.
Corso aurait voulu lui expliquer que même Sobieski, qui ne voyait pas plus loin que sa bite, ne pouvait avoir oublié une beauté comme la sienne. Après tout, le peintre était aussi un esthète.
— Il m’a immédiatement fait confiance et nous avons préparé sa défense. Au fil des rendez-vous, j’ai découvert l’homme brisé que j’avais imaginé. Cette carapace agressive, mal foutue, de génie provocateur et lubrique ne rimait à rien. La vraie nature de Sobieski, c’était celle qu’on captait au premier coup d’œil dans son allure famélique et usée jusqu’à l’os. Dans sa peinture tragique, qui provenait de la mort et du ruisseau…
— Vraiment séduisant.
— Arrête de faire l’imbécile. Je te parle de sa fragilité intérieure qui…
— L’intérieur de Sobieski, ça me fait pas rêver.
— Une femme a besoin d’admirer un homme.
Elle semblait vouloir absolument enfiler les perles.
— Qu’est-ce que tu admirais au juste chez lui ? cingla-t-il. Sa vulgarité, son priapisme, son goût pour la défonce ou son passé de criminel ?
— Sa peinture, en premier lieu.
— La vraie ou la fausse ?
Il regretta aussitôt sa réflexion. On avait dit : pas de sarcasmes !
— Toujours est-il qu’au fil de cette année, je me suis vraiment attachée à lui.
— Vous auriez dû vous marier.
— Ne joue pas avec ma peine, Corso. Sobieski vient de mourir.