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— Pourquoi tu me racontes tout ça ?

— Je ne veux te donner aucune illusion : il n’y a pas de place pour toi dans ma vie. En tout cas, pas celle que tu espères.

Face à cette franchise, il ne put que sourire.

— Ça a le mérite d’être clair.

— Je vais m’occuper de ses funérailles et je serai seule sur sa tombe.

Elle se tenait maintenant très droite, les mains glissées entre ses genoux serrés. Alors seulement, une petite lumière s’alluma au fond du crâne de Corso : tout ça était du théâtre. L’avocate voulait autre chose.

— Et si tu arrêtais ton numéro ? demanda-t-il brutalement.

— Quel numéro ?

— Ces histoires sentimentales, cette confession, tes airs de veuve éplorée… Je crois qu’on vaut mieux que ça.

Claudia se leva. Carrant ses mains dans ses poches-revolvers, paumes vers l’extérieur, elle se posta devant la fenêtre.

— Je veux qu’on reprenne l’enquête, toi et moi.

— Quelle enquête ?

Elle se tourna vers lui. Le soleil faisait ses armes sur sa peau blanche, l’irradiant littéralement d’une lumière aveuglante.

— Je veux qu’on se replonge dans le dossier d’instruction.

Il quitta à son tour son fauteuil et marcha vers elle.

— Tu déconnes ou quoi ?

Elle fit un pas en avant et il s’arrêta net : son attirance pour elle était si forte qu’elle ressemblait à s’y méprendre à une pure répulsion.

— J’ai beaucoup réfléchi. On s’est plantés, Corso. Le tueur n’était ni Sobieski ni Perez.

— Tiens donc.

— Quelque chose nous a échappé.

Il aurait pu voir là l’occasion de se rapprocher d’elle. Mais cela aurait été un malentendu : l’avocate voulait innocenter Sobieski afin de vivre heureuse avec son fantôme. Il ne leur donnerait pas cette opportunité.

— J’ai tourné la page, Claudia.

Elle se contenta de ricaner et pivota de nouveau vers la vitre. Cette fois, Corso avança franchement vers elle et se pencha au-dessus de son épaule.

— Sobieski est mort, lui murmura-t-il à l’oreille. Il s’est pendu en reproduisant le nœud du tueur. Tout est fini, Claudia.

— Je ne peux pas croire que tu gobes de telles évidences.

— Va te faire foutre.

Il tourna les talons et se dirigea vers la porte. Les déménageurs venaient de déposer sur le palier un guéridon en marbre. Il allait franchir le seuil quand elle le rattrapa.

— Aide-moi, Corso. L’enquête n’est pas finie !

— Tu ne sortirais pas d’un boudoir viennois avec des miettes de sucre autour de la bouche, tu saurais que rien ne finit jamais. Tu vas devoir apprendre à vivre avec cette affaire sur l’estomac, c’est tout.

Elle lui passa devant et lui bloqua le passage.

— Tu n’as jamais rien compris à cette affaire, Corso. Tu sais ce qui s’est passé sous la Manche, quand tu poursuivais Sobieski ?

Le flic avait presque oublié cette course-poursuite si mystérieuse.

— Il livrait sa toile. Celle qu’il avait achevée la nuit du meurtre de Sophie Sereys. L’échange s’est fait dans le tunnel. En terrain neutre.

En un flash, Corso revit la silhouette du peintre ce jour-là : son chapeau, son sac à dos surmonté d’un tapis de sol roulé. Quand il avait repéré Sobieski à Blackpool, le tapis avait disparu.

Comment un tel détail lui avait-il échappé ?

87

Chez Claudia, il contracta deux virus.

Le premier, celui de la déception amoureuse. Une blessure ouverte qui devait faire son temps. Corso l’acceptait avec stoïcisme, sentant même l’image de l’avocate s’éloigner à mesure qu’il trouvait des motifs raisonnables de l’oublier. Il devait se concentrer sur Thaddée et se contenter de Miss Béret.

L’autre virus, beaucoup plus grave, était le soupçon que le tueur du Squonk courait toujours…

Claudia n’avait jamais cru que Corso l’aiderait mais elle savait que, malgré ses grands discours sur la résignation, il suffisait d’un infime élément, parfois même d’un mot, pour que ses interrogations refassent surface.

Le coup du tunnel sous la Manche, ce n’était rien et, en même temps, cela s’ajoutait à la longue liste des faits sur lesquels il s’était complètement planté. Les jours suivants, l’idée s’imposa donc que l’assassin de Sophie et d’Hélène était passé à travers les mailles du filet.

Ni Sobieski, ni Perez, quelqu’un d’autre encore.

N’y tenant plus, il invita Barbie à boire un café au Soleil d’or, le troquet où les flics du 36 se retrouvaient jadis, histoire de l’interroger sur le dossier Sobieski.

Barbie parut sincèrement étonnée :

— L’affaire est classée.

— Ça veut pas dire que tout soit réglé. Dans cette histoire, rien n’est clair.

— Je suis d’accord mais à la BC, on a maintenant d’autres cadavres sur le feu.

Corso acquiesça, fixant à travers la vitre la circulation du pont Saint-Michel.

— T’as entendu parler de quelque chose ? relança-t-elle.

Il fit signe que non, sans la regarder, en se demandant si cela aurait valu le coup, comme l’avait suggéré Claudia, de se plonger à nouveau dans les archives de la procédure. Mais il connaissait par cœur cette paperasse…

— Et Perez ? interrogea-t-il sans lâcher des yeux les voitures.

— On n’a rien trouvé, évidemment, fit Barbie sur un ton ironique. Le juge va conclure à un crime crapuleux : après tout, on lui a volé son portefeuille.

Corso se dit, avec un cynisme assumé, que le crime parfait ne pouvait être commis que par un flic.

Son regard revint se poser sur Barbie. Le pouvoir lui avait fait du bien. Elle semblait moins nerveuse, ses ongles n’étaient plus rongés et son visage avait pris une expression plus posée. Le look en revanche laissait encore à désirer : sa robe paraissait taillée dans une couverture de l’armée et sa frange allait de travers.

— T’as pas l’air dans ton assiette, s’inquiéta-t-elle, ça va ?

— Ça va.

— Le boulot ?

— La routine. J’me suis trouvé une place au chaud.

— Et Thaddée ?

— Tout est OK. (Il regarda sa montre.) Je dois aller le chercher à l’école.

Barbie lut les sous-titres.

— C’est ce que tu voulais, non ?

— Tout va bien, je te dis.

Il avait répondu avec une nuance d’irritation qui signifiait précisément le contraire. Mais il préféra ne pas s’attarder sur cette question qui le taraudait depuis des mois : était-il fait pour vivre une existence plan-plan de père de famille ? Était-ce réellement son genre de s’asseoir sur une série d’homicides sans avoir identifié avec certitude leur auteur ?

— C’était sympa de te voir, fit-il en se levant. La prochaine fois, on déjeune.

Barbie ne prit pas la peine de répondre. Elle connaissait assez son Corso pour savoir que tout ça était du flan. Le flic ne digérait pas cette affaire, voilà tout, et il n’y avait qu’une seule façon de la faire passer : rouvrir la boîte de Pandore.

Durant une semaine, il s’interdit d’appeler Bompart pour accéder aux archives. Il parvint aussi à ne pas se plonger dans les notes et les documents qu’il avait conservés. Mais son obsession ne cessait de se développer comme une tumeur dans sa cervelle. Il ressassait tous les détails qui ne cadraient pas, les faits qui se contredisaient, les éléments qui ne s’expliquaient pas. Ni Sobieski, ni Perez… La nuit, quand il s’endormait, il avait l’impression de s’allonger dans l’ombre du monstre — le vrai, celui qui avait su tromper toute la France et qui frapperait de nouveau un jour ou l’autre…