Dans la nuit du 14 au 15 décembre, un coup de téléphone le réveilla. Il n’avait pas décroché qu’il voyait déjà le nom sur l’écran scintillant : BARBIE.
— On a un corps, fit-elle à court de souffle. Même mode opératoire, mêmes mutilations : le tueur du Squonk est de retour.
— Une strip-teaseuse ?
Il y eut un bref silence. Il crut qu’elle pleurait — vraiment du pas courant.
— Claudia Muller.
88
Le corps avait été découvert au port de Tolbiac par une équipe de veilleurs de nuit aux environs de 3 heures du matin, près d’une unité de production de béton prêt à l’emploi — pas si loin de la décharge de la Poterne des Peupliers, où le premier cadavre avait été trouvé.
Corso avait roulé jusque là-bas en mode zombie. Miss Béret dormait chez lui et pouvait veiller sur Thaddée. Pour le reste, du pur état de choc.
Il n’avait jamais couru après la bonne proie, il n’avait pas su empêcher les meurtres, il en avait même provoqué d’autres. Et voilà que maintenant, d’une certaine façon, il avait contribué à l’assassinat de Claudia Muller.
Pourquoi elle ? Pour son implication dans l’affaire du Squonk ? Pour sa défense de Sobieski, le « faux tueur » ? Pour sa volonté de reprendre l’enquête — mais comment le meurtrier aurait-il pu être au courant ? Ou encore pour des péchés antérieurs dont Corso n’avait pas idée ? Ou bien, pourquoi pas, pour le provoquer, lui, le flic qui avait mené l’enquête ? Corso n’était pourtant pas bien menaçant : depuis le premier meurtre de juin 2016, il n’avait jamais cessé de marcher à côté de la plaque.
Quand il parvint aux abords du port de Tolbiac, son sentiment d’irréalité se renforça encore : un halo violet s’élevait des berges, comme si un monstrueux néon fluorescent était en train de griller des milliards de moustiques.
Il se gara, montra sa carte aux plantons et descendit la rampe de pierre qui menait à la berge proprement dite. Alors il comprit l’origine du halo. La fabrique de béton, monumentale, avait fait peau neuve, dominée par un immense conteneur bardé de leds qui illuminaient la Seine. Une sorte de monolithe de pure lumière, surnaturel, qui changeait de couleur à un rythme régulier.
Il repéra un groupe de flics en civil au pied de la structure cinglée par les éclats bleuâtres des gyrophares. À chaque fois que l’un d’eux touchait le silo, son rayon s’y éparpillait en mille étincelles comme des lucioles dans une aurore boréale.
Corso observait ce phénomène, fasciné, et en même temps hagard, distant, incapable de la moindre analyse. Son monde intérieur avait été balayé. Quant à son environnement extérieur, il le contemplait avec étonnement, incompréhension.
— Tu veux voir le corps ?
Corso sursauta. Barbie se tenait devant lui, clope au bec, auréolée par la lueur du conteneur qui était passée au vert. Son visage paraissait plâtreux, blafard — un sacré coup de vieux que vous avez pris là, madame la chef de groupe…
— Vous êtes sûrs que c’est elle ? demanda Corso.
— Aucun doute. Mais c’est comme pour les autres : ni vêtements ni papiers.
La lumière vira au bleu. Ils marchèrent vers la zone d’infraction, au-delà du conteneur de sable et de cailloux, quittant la clarté céruléenne pour rejoindre la blancheur clinique des projecteurs de l’IJ. Une tente avait été dressée au-dessus de la scène de crime afin qu’on ne puisse pas l’apercevoir depuis le quai supérieur — malgré l’heure, il y avait déjà là-haut des badauds silencieux et des fêtards bourrés qui lançaient des vannes stupides.
— Virez-moi ces cons ! fit Corso avec humeur, avant de pénétrer sous la tente.
Barbie hocha la tête avec indulgence : Corso oubliait qu’il n’avait plus aucune autorité ici.
— On est en train de s’en occuper mais on peut pas bloquer tout le quai. T’es prêt pour ça ?
— Me prends pas pour un puceau.
Ils se glissèrent sous la toile tout en enfilant des gants de nitrile hypoallergéniques. Il remarqua — détail stupide, mais son cerveau décidait pour lui — que ces gants étaient assortis au halo du conteneur, qui irradiait toujours au loin et était revenu à sa couleur violette initiale.
À leur arrivée, les techniciens s’écartèrent et il constata — encore une réflexion absurde — que leurs silhouettes blanches étaient de toute beauté. La police scientifique avait transformé les scènes de crime en performances artistiques…
Quand il fut près du corps, il sut que l’image le suivrait jusque dans la tombe. Le visage de Claudia était distendu sur un cri obscène qui lui remontait jusqu’aux oreilles. Les yeux n’étaient pas injectés de sang mais après tout, même le tueur ne pouvait contrôler chaque détail. Claudia, sur ce plan-là, lui avait échappé.
Pas sur les autres. Elle se tenait de profil, et même de trois quarts, légèrement tournée face contre sol, comme recroquevillée sur le bitume de la berge.
— La position du corps est différente parce qu’il l’a balancée du haut du silo, répéta Barbie.
— C’est une certitude ?
— On est montés. Malgré la pluie, le toit porte encore des traces de sang. Par ailleurs, la porte qui boucle l’escalier du silo a été forcée. Il a procédé au sacrifice là-haut puis il a jeté sa victime.
— Pourquoi ?
— Pourquoi on le pense ou pourquoi le tueur l’a fait ?
— Ne joue pas à ça.
Barbie souffla :
— Son projet devait être de l’exposer sur le toit du silo mais, pour une raison ou une autre, il l’a balancée. On peut imaginer aussi que le cadavre a glissé dans le vide : le toit est bombé. Ou bien elle était encore vivante et elle s’est débattue jusqu’à passer par-dessus bord. L’autopsie nous fournira peut-être des réponses.
— S’il y a du sang, il y a des traces, des empreintes.
— Justement non. C’est incroyable. Je ne sais pas comment il s’est démerdé mais pas la moindre trace dans la purée. On dirait qu’il a opéré en lévitation, sans toucher le toit. On a vraiment affaire…
Corso n’écoutait plus. Il scrutait le croissant de chairs déchirées et noires que lui offrait le rire de Claudia. Il aurait voulu se jeter à ses genoux et lui demander pardon. La dernière image d’elle vivante, nimbée de soleil dans son salon, ne cessait de se superposer à cette scène d’horreur, provoquant un vrai court-circuit dans sa tête.
— On ordonne la levée du corps, continuait Barbie. On a terminé les relevés mais il faudrait un coup de chance. Aucune raison de penser qu’il a fait cette fois une erreur. À part la chute du corps. Peut-être a-t-il été surpris et a-t-il laissé quelque chose… Mais je n’y crois pas beaucoup.
Corso observait toujours le cadavre, la colonne vertébrale saillante, les membres tordus par les sous-vêtements, la gorge broyée par la pierre. Il se fit une réflexion hors de propos : Claudia avait eu un beau corps — sec, pâle, hautain. Un corps qui lui allait bien.
Puis le flic revint au visage coupé en deux, ce rire qui semblait prêt à avaler la nuit mauve, les flicards impuissants, l’énergie livide qu’ils allaient déployer, sans doute en vain. Ce rire était un trou noir, si vaste, si puissant, que jamais personne ne pourrait en arracher le moindre rayonnement, la moindre parcelle de vérité.