Le travail des pilotes sur la ligne «Alaska-Sibérie», l'Alsib, était doublement secret. Pendant la guerre, il fallait le cacher aux Allemands. Après la guerre, aux Soviétiques eux-mêmes: la guerre froide venait de commencer et le peuple ne devait surtout pas savoir que ces impérialistes américains avaient fourni à leur allié russe plus de huit mille avions pour le front de l'Est. Tout ce que Alexandra apprendrait viendrait de ces quatre lettres, d'une seule photo et des conversations avec un camarade à qui Jacques Dorme avait demandé de la retrouver, un engagement les hommes de l'escadrille prenaient entre eux, en pensant à leurs proches. Il y avait aussi ce voyage qu'elle tenterait au début des années cinquante, dans l'espoir de retrouver le lieu de sa mort. Elle en rapporterait peu de choses: le souvenir d'une région à peine accessible, qua drillée çà et là par les barbelés des camps, et en réponse à ses questions, un mutisme prudent, une ignorance réelle ou feinte.
Elle sut pourtant me faire imaginer – presque revivre – l'époque de ce pont aérien caché au monde. Parmi les itinéraires parcourus ou rêvés de ma vie, l'Alsib fut l'un des premiers à inscrire en moi son espace et son vertige. Cinq mille kilomètres de l'Alaska jusqu'à Krasnoïarsk, au cœur de la Sibérie, une vingtaine d'aéroports posés sur le permafrost de la toundra et leurs noms, mystérieux comme ceux des étapes d'une quête: Fairbanks, Nome, Ouelkal, Omolon, Seïmtchan… La violence des vents arctiques qui renversaient les hommes et les traînaient sur la glace où la main ne trouvait rien à quoi se raccrocher. L'air, par moins soixante, dans lequel la bouche mordait comme dans une volée de lames de rasoir. Des escadrilles qui se relayaient, d'un aérodrome à l'autre, sans jours de repos, sans droit à la faiblesse, sans l'excuse des intempéries, des orages magnétiques, de la surcharge des avions. Les pistes d'atterrissage construites par les prisonniers des camps, les environs bosselés de leurs cadavres engivrés qu'on ne prenait pas la peine de compter. Le seul décompte portait sur le nombre d'avions conduits par chacun des pilotes: plus de trois cents pour Jacques Dorme, d'après la lettre de septembre 1944. Et, une addition plus discrète, le nombre d'aviateurs morts dans les crashs: plus d'une centaine, dont le sien, le jour de l'An 1945.
Alexandra avait probablement deviné au-delà de ce que les lettres et les conversations ne lui en laissaient savoir. Elle n'était pas venue réveillonner avec des collègues cheminots le 31 décembre 1944. Une prescience patiente, sournoise l'étouffait. C'était comme une voix qui s'était tue là-bas, dans les confins glacés de la Sibérie, une voix qui ne répondait plus. Quand, quelques mois après, un ami de Jacques Dorme viendrait chez elle et lui apprendrait la vérité, elle n'oserait pas parler de ce pressentiment, de peur qu'il y voie «des superstitions de bonne femme». Elle m'en parlerait à moi, avec un petit sourire triste, et je rougirais, n'osant pas lui dire à quel point je la croyais, je croyais à chacune de ses paroles, et surtout à cette prémonition qui me prouvait la force avec laquelle ils s'étaient aimés.
Je n'avais pas alors (je ne sais si je l'ai aujourd'hui) une meilleure définition de l'amour que cette sorte de prière silencieuse qui relie deux êtres, séparés par l'espace ou la mort, dans une intuition permanente des douleurs et des instants de joie vécus par l'autre.
La douleur était, ce jour-là, d'examiner un lourd Douglas C-47 qu'on avait réussi à suivre comme une bête blessée en pistant un filet de sang: malgré une tempête de neige, sur le versant rocheux où l'appareil s'était écrasé, cette longue traînée fauve, la couleur du carburant, jaillie au milieu du blanc infini. Couleur chaude dans ce monde de glace. Des vies chaudes, soudainement anéanties, et dont Jacques Dorme se rappelait encore les visages, les voix… La poignée de main de ce pilote qui, avant de monter dans l'avion, lui avait parlé de son fils de trois ans resté à Moscou. Une chaude poignée de main.
Par ces froids, tout liquide se figeait dans les entrailles des machines. L'huile se solidifiait en gelée. Et même l'acier devenait fragile comme du verre. L'air tentait de dissoudre les avions dans sa substance de cristal. Les pilotes passaient tout près de la zone qui battait les records du froid terrestre: «Moins soixante-douze degrés!» avait annoncé à Jacques Dorme son mécanicien russe avec une pointe d'orgueil.
La joie était d'apprendre une technique pour lutter contre la carapace de gel qui, en vol, s'épaississait et peu à peu enrobait l'avion tout entier. Il fallait changer régulièrement le régime du moteur: les vibrations, en variant, fendillaient la croûte de glace.
La joie était de penser qu'une dizaine d'avions de plus se dirigeait vers Stalingrad où l'issue de la bataille dépendait peut-être de ces dix appareils arrivés à temps. Ou même de ce seul chasseur qu'il conduisait, lui, de cet Aircobra alourdi, distances sibériennes obligent, par un réservoir supplémentaire de six cents litres sous le fuselage. Il n'était pas dupe, il savait que dans le monstrueux corps à corps de deux armées, de ces millions d'hommes qui s'entre-tuaient à Stalingrad, ce bout de tôle à hélice ne pèserait pas lourd. Pourtant, à chaque vol, cette certitude irréfléchie revenait: c'est cet avion-là qui ferait que ne soit pas détruite une vieille maison en bois avec des branches de merisier sous les fenêtres.
En avril 1944, il devint ce qu'on appelait dans le langage des pilotes un «leader». Aux commandes d'un bombardier – un Boston ou un Boeing 25 – il guidait désormais une dizaine ou une quinzaine d'Aircobra en ressentant tout autrement le poids de cette petite escadrille dans la balance de la guerre.
La joie était dans la confiance que les autres avaient en lui, dans la lumière convalescente du soleil polaire qui se montrait de plus en plus longuement, dans le dévouement des gens au sol qui par temps de blizzard, marquaient les pistes avec des branchages de sapin. Et aussi dans la pensée que ces vols du bout du monde avançaient la libération de son pays natal.
Un jour, il lui fut donné d'éprouver un choc qu'aucun risque mortel n'aurait provoqué. Il venait d'atterrir et, encore engourdi par plusieurs heures de vol, vit une colonne de prisonniers qui longeait l'aérodrome. Depuis une semaine, du matin à la nuit tombante, ces hommes cassaient la glace, installaient des dalles d'acier, les recouvraient du gravier des nouvelles pistes. Ce soir-là, ils s'éloignaient, en file indienne, au milieu des congères. Les gardes les encadraient, les mitraillettes pointées vers cette masse humaine transie et chancelante de fatigue. Jacques Dorme les suivit du regard, chercha les yeux des autres pilotes mais ils se détournaient, pressés de s'installer à l'abri du vent, de manger… Une mitraillette cracha au moment où lui aussi allait enjamber le seuil. Il vit ce qui avait précédé le coup de feu. Un prisonnier avait glissé et, pour ne pas tomber, s'était un peu écarté de la file des marcheurs. Un garde tira sans attendre, le coupable tomba, la colonne se figea une seconde, puis reprit son mouvement cahotant. Jacques Dorme se jeta vers le garde, le bouscula, cria sa colère. Et entendit une voix égale: «Application du règlement.» Ensuite, plus bas, sur un ton de mépris haineux: «T'en veux aussi une paire dans les couilles?» Un pilote attrapa Jacques Dorme sous le bras, l'entraîna fermement vers les gens de l'escadrille…
Pendant le repas, il sentit que leurs voix étaient faussées par l'impossibilité d'avouer, par la honte aussi. La honte qu'un étranger ait vu cela. L'unique chose vraie qu'il apprendrait, à ce dîner, serait le «règlement», les paroles répétées machinalement par les gardes avant le départ de la colonne des prisonniers: «Un pas à gauche, un pas à droite, je tire sans sommation.»
La nuit, dans la carlingue noire d'un Douglas de transport qui les ramenait à leur base, il resta éveillé, ses pensées revenant sans cesse à cet étrange pays dont il parlait déjà bien la langue, qu'il croyait si bien connaître et qu'il ne comprenait pas, qu'il refusait parfois de comprendre. Il le compara à la France et fit alors cette réflexion qui le laissa perplexe lui-même. Ce pays était lui aussi occupé. Comme la France. Non, pire que la France, car il était occupé de l'intérieur, par le régime qui le gouvernait, par l'esprit de ce règlement: «Un pas à gauche, un pas à droite…»