J'ai appelé le Capitaine plusieurs fois sans retrouver ni sa voix ni celle de Liên. Se taisait aussi la ritournelle de leur répondeur dont la politesse ironique m'avait autrefois fait sourire. Si j'avais dû imaginer ces instants dans l'intrigue d'un roman, j'aurais probablement parlé d'inquiétude croissante, d'interrogations… En réalité, ma première pensée fut celle de la mort. Et l'émotion la plus vive à cette pensée n'était pas le chagrin, ni même le remords d'avoir tardé et perdu mon temps à ces futilités qui entourent d'habitude la sortie d'un livre. Non, c'était la sensation de mutité. Comme si la langue dans laquelle nous parlions avec le Capitaine n'avait plus été parlée par personne.
Dans le train, je me disais que cette impression de parler une langue disparue était celle qu'Alexandra avait dû éprouver durant toute sa vie russe.
Rien ne trahissait la mort dans l'allée de la Marne. On devinait juste l'absence, le vide derrière les volets fermés du numéro seize. La porte du garage était recouverte de gribouillis luminescents qui, le temps passant, avaient perdu leur agressivité. Les bouts de fil de fer qui fixaient aux barreaux de la grille la pancarte «à vendre» étaient rouillés. Mais aucun papier ne débordait de la boîte aux lettres. Je me suis retourné en entendant la voix qui m'était connue: c'était la voisine, du numéro onze, que j'avais prise pour une ancienne cantatrice. «C'est moi qui ramasse toute la publicité, il le faut, sinon ils y mettent le feu, comme on l'a fait a mon voisin d'en face…» Elle a ouvert la boîte, retiré un prospectus. Elle avait parlé de «ils» sans aucune rancœur, avec résignation plutôt, comme on parle du mauvais temps dans cette contrée du Nord.
«Liên est partie au Canada. Elle pense s'installer là-bas, près de sa sœur…» Nous traversions la rue en biais, du numéro seize au numéro onze. La «cantatrice», croyant que j'étais au courant, n'a plus dit grand-chose, juste quelques mots sur le départ de Liên qui emportait les cendres de son mari.
Resté seul dans l'allée de la Marne, j'ai imaginé très intensément ces dernières minutes avant le départ. Le visage de Liên, ce masque pâle, sans expression, et la force de cette fixité asiatique qui disait sa peine mieux que ne l'auraient fait des traits torturés par la douleur. Je la voyais descendre du perron, fermer la grille, prendre le volant…
Au carrefour qu'elle avait traversé, je me suis arrêté. A travers l'opacité humide du crépuscule, les réverbères s'emplissaient d'un bleu laiteux. Dans une cabine téléphonique aux portes cassées un combiné pendait, intact, et on entendait un chuintement de voix, comme si quelqu'un avait pu encore appeler là. Le vent soulevait les pages brûlées d'un annuaire.
Au milieu de l'enfilade des maisons bordant l'allée de la Marne, je pouvais distinguer la grille du numéro seize. J'ai pensé que pour comprendre le pays de Jacques Dorme cette centaine de mètres suffisait, la distance entre la maison qu'un soldat vient de quitter et ce carrefour où il se retourne pour jeter un dernier regard sur ceux qui resteront à l'attendre.
… Dans son envol, l'hélicoptère gîte fortement et j'ai le temps d'apercevoir la maison du Bord, la lumière dans les fenêtres de la cuisine. Il me semble que le pilote jette aussi un coup d'œil sur cette lueur. Peut-être la toute dernière lueur jusqu'à l'océan Arctique, me dis-je, et j'ai peine à mesurer l'infini blanc qui s'ouvre devant nous et qui, dans un ample souffle glacé, aspire notre léger cockpit telle une bulle d'air tiède.
Le vide inentamé de la chaîne Tcherski.
L'altitude des sommets grandit imperceptiblement, on le constate à la disparition des petites rayures sombres, des troncs nains qui, il y a quelques minutes encore, parvenaient à s'accrocher à cette extrême limite de la toundra. Plus haut, il n'y a que deux matières, la glace et le roc. Et deux surfaces: des plateaux couverts d'une neige dure comme du granit et les cassures nues des crêtes.
C'est sur l'un de ces plateaux qu'après une heure de vol nous atterrissons. Le terrain paraissait très vaste, vu du haut, mais à la descente il s'est encastré entre deux parois blanches, devenant une longue faille au milieu des escarpements glacés. J'aide les deux Lev à sortir leur matériel, à l'équilibrer sur un petit traîneau plat.
«Combien de pétards vous avez?» leur demande le pilote. Le grand Lev s'embarrasse dans le décompte. Le petit s'écrie avec l'air zélé du boy-scout: «Douze, chef. On commence avec le soleil et on aura fini avant le coucher. Après, juste le temps de rembarquer.» Le soleil ne s'est pas encore levé. Il va rester une heure trente-cinq, aujourd'hui, m'explique le pilote… Les géologues s'en vont en direction d'un versant qui s'élève en gradins inégaux. Un bras tendu vers un renfoncement rocheux, le pilote m'indique le chemin. Il faudra contourner la barrière d'un glacier, quitter la vallée, longer un étroit plateau jusqu'à ce que le sommet, qui paraîtra d'abord d'un seul bloc, ne se divise en trois pics nus: le Trident…
«Ils ont douze charges aujourd'hui, nos bombardiers. Vous entendrez donc douze explosions. Comptez-les bien. À la dernière, revenez sans tarder. Ils auront encore leurs cailloux à ramasser et on partira tout de suite. On ne Pourra pas vous attendre…»
Je m'en vais, en jetant plusieurs coups d'œil sur les créneaux des montagnes autour de notre terrain d'atterrissage, essayant de retenir quelques points de repère. Le ciel est déjà presque clair, le soleil se lèvera dans une demi-heure… Au moment de contourner le rocher creusé d'une grotte de glace et de perdre de vue le terrain, j'entends la première explosion.
L'écho de la septième, multiplié par la montagne, me parvient à l'instant même où se découvre un sommet rocheux, massif, d'une densité argentée. Ses contours font penser à un grand silex laiteux, grossièrement taillé par les vents. Je consulte ma montre: le soleil s'est levé déjà depuis vingt minutes. «S'est levé» signifie qu'il glisse au ras de l'horizon, invisible derrière les crêtes, avant de disparaître pour une nuit longue de plus de vingt heures.
Le sommet, comme toutes les montagnes dont on s'approche, semble reculer, ma progression s'enlise dans ce temps qui me repousse, me retarde comme la neige dure sur laquelle je patine. La huitième explosion est suivie presque immédiatement par la neuvième, on dirait son écho. Et le sommet est toujours d'un seul bloc. Ce n'est peut-être pas le Trident, après tout. Je regarde autour de moi: trois ou quatre pics s'élèvent presque dans la même direction.
L'écho de la dixième explosion me rattrape, il est déjà d'une matité assourdie, donnant la mesure de la distance parcourue. Le soleil, invisible, est dans le ciel depuis trois quarts d'heure. J'allonge le pas, j'essaye de courir, je tombe. Le sol neigeux que je repousse pour me relever a la rugosité sèche de l'émeri.
Soudain, deux fines incisions de lumière rayent le sommet. Sa surface qui paraissait plane se sculpte en facettes, en côtes, en cavités où sommeille une ombre violette, épaisse. Le soleil a jailli à travers quelque faille secrète, une percée qui laisse vivre cette brève projection lumineuse. La charge suivante explose très loin. L'enfilade des échos est encore plus longue qu'avant. La onzième? Ou déjà la douzième, la dernière? Je ne sais plus si j'ai bien compté. Je me rappelle les paroles du pilote: «On ne vous attendra pas. Sinon, dans le noir, je charcute toute cette pierraille avec mon rotor.» Je me mets à courir, les yeux sur le sommet, je glisse plusieurs fois, le sol n'est plus immobile, le vent chasse de longs filaments de poudrerie. A chaque pas, pourtant, le changement est perceptible. Les rais de lumière s'élargissent, divisent la montagne en trois immenses cristaux, brisent sa cime. Cela ne ressemble pas à un trident mais plutôt à l'aile rompue d'un oiseau. Je bute contre une montée, je m'arrête, la respiration écorchée au sang par le froid. La coulée grisâtre d'un glacier barre la voie. Je scrute les trois pans éclairés de la montagne: la pierre est à peine blanchie de givre, la neige, rare dans ces contrées aux hivers secs, ne parvient pas à s'accrocher aux parois lisses. Des à-pics, des failles, des créneaux géants où des névés s'accumulent, à peine remodelés par les millénaires. Et les gerbes de soleil qui commencent déjà à ternir. Rien d'autre. Rien… Soudain je vois la croix de l'avion.
Deux traits sombres croisés sur le daim clair du givre. Ils sont non pas dans les triangles illuminés du sommet, mais bien plus bas, à la base de ce faisceau. La silhouette de l'avion est facilement reconnaissable, c'est un appareil qui ne s'est pas désagrégé dans un crash mais, en essayant d'atterrir, s'est incrusté dans la roche et y est resté, soudé à cette montagne, à son désert arctique, à ses nuits sans fin.