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JL – L'écrivain devient-il lui aussi une marchandise aujourd'hui?

AM – Les écrivains résistent. Ils doivent être astucieux et aller à la télévision, recevoir les journalistes, [rires] pour leur expliquer qu'il ne faut rien simplifier mais briser images et clichés. Les écrivains doivent avoir la possibilité de pousser leurs coups de gueule. C'est très important. A la télévision, je retourne toujours les arguments des journalistes contre eux-mêmes. Pourquoi ne pas se servir de l'outil proposé?

JLT – Vous êtes né en Russie et pourtant vous écrivez en français. Pensez-vous que le fait d'écrire des œuvres littéraires dans une autre langue que la sienne soit un avantage pour explorer et interroger le langage?

AM – Je n'aime pas du tout l'œuvre de Sartre, mais il avait, à mon sens, une idée très juste sur la question. Selon lui, nous parlons dans notre langue maternelle, mais nous écrivons tous dans une langue étrangère. Même ces questions que vous avez formulées par écrit, si je vous avais demandé de me les formuler oralement sans papier, vous auriez ponctué votre discours de " quoi ", " oui ", " mais " et bien d'autres choses. Une écriture aussi simple, propre aux questions d'une interview, témoigne déjà d'un effort d'écriture. Ce n'est pas votre langue habituelle. Elle est préfabriquée, stylisée. Pensez donc maintenant au roman que vous pourriez écrire sur Jules César, par exemple: il y aura là une stylisation formidable. Vous ne vous reconnaîtrez même pas dans ce roman-là. Même chose pour le Testament français. J'utilise une langue grammaticalement, lexicologiquement, morphologiquement étrangère. Mais il en serait de même en russe. Il y a dans cette langue, ainsi qu'en français, des variantes proustiennes, balzaciennes, flaubertiennes. Ce sont des langues à part entière, avec leurs syntaxes et leurs modules linguistiques, qui sont d'ailleurs souvent contraires à notre esprit. Vous acceptez une langue mais vous ne pouvez pas pénétrer dans la langue de Mallarmé.

JLT – Certains écrivains français contemporains ont souvent fait un complexe d'infériorité par rapport à toute la masse littéraire antérieure – les balzac, les flaubert, etc… – Ne pas écrire dans votre langue maternelle vous a-t-il évité d'éprouver le même sentiment par rapport aux monuments littéraires russes, comme Dostoïevski ou Tolstoï?

AM – Oui. Vous avez raison. C'est très fin et très vrai. Ces ombres ne planent pas autour de moi et ne regardent pas au-dessus de mon épaule. Cela dit, on s'en abstrait facilement. Quand on entre dans un sujet, on devient autre. Est-on encore soi-même quand on écrit? L'écriture est en effet une condensation de soi dans laquelle on ne s'appartient plus tout à fait. Un livre écrit en deux ans se lit en deux heures. Pour cette raison, écrire est une vocation, au sens du mot latin "vox". La voix vous guide. Beaucoup d'éléments mystiques, irraisonnés, irréfléchis, inconscients non clarifiés psychologiquement, interviennent dans l'acte de l'écriture.

JLT – Nous sommes aujourd'hui en Belgique et plus exactement à Bruxelles, en terre flamande géographiquement, mais francophone, culturellement. Je voudrais connaître votre opinion sur tel artiste ou écrivain de cette contrée. Jacques Brel?

AM – J'adore! Sans aucune réserve. C'est un génie, une bête de la scène artistique.

C'est un poète et une voix inégalable.

JLT – Hergé?

AM – Je ne sais pas. Je l'ai peut-être accroché tardivement. Je ne connaissais pas Tintin en URSS.

JLT – Avez-vous lu Tintin aux pays des Soviets ?

AM – Oui. Mais je ne suis pas un inconditionnel. Je risque de ne pas porter un jugement très juste.

JLT – Georges Simenon?

AM – Je suis partagé. Quand le genre policier lorgne du côté de la grande littérature, c'est toujours ambivalent. Chez Dostoïevski, la part du policier est minime. C'est un thème déclencheur et prétexte. Chez Simenon, au contraire, ce vague à l'âme psychologique me paraît suspect. Il n'empêche, c'est un très bon auteur. N'a-t-il pas écrit un roman en 24 heures, enfermé dans un cube de verre? C'est une belle performance.

JLT – Henri Michaux?

AM – Je le connais mal.

JLT – Votre style, avec ses tournures classiques, semble se situer aux antipodes des recherches formelles des années 70 et de l'écriture volontairement choc d'aujourd'hui. Etes-vous d'accord avec ce point de vue? Préférez-vous vous inscrire dans la tradition de l'ars bene scribendi?

AM – Mes textes sont très modernes, tout en restant classiques. Certains confrères, à Paris, me l'ont signalé. Je peux en effet évoquer Staline, les années 60 en Russie, et labourer des sphères très différentes, avec une langue classique qui n'est pas du tout cassée par la matière moderne.

JLT – La modernité n'est-elle donc pas là où l'on croit?

AM – Une jeune écrivaine française très connue m'a dit un jour: " Ah, j'aime donner des coups de pied au français! " Je lui ai demandé pourquoi. [rires] Le nouveau pour le nouveau, l'art pour l'art, est, selon moi, un exercice qui devrait s'oublier.

JLT – Peut-on encore écrire des romans aujourd'hui?

AM – C'est une discussion sans fin. A quel moment faut-il situer la naissance du roman? A l'époque antique, le roman existait déjà! Ces considérations sur la crise du roman sont cycliques. Le roman change: ça, c'est important! C'est un genre protéïforme, tour à tour " biographie ", " poésie ", " prose ", " fiction ", " dialogue "… Mes romans, par exemple, cultivent une part biographique. Chaque page parle de moi, y compris dans les personnages: une prostituée engagée par le KGB, c'est moi [rires]; un petit jeune vivant dans les années 20, c'est moi. Je suis omniscient! Mais cette part biographique s'est insinuée dans la matière romanesque.

JLT – Vous avez vraiment logé dans un caveau du père Lachaise?

AM – Ca m'est arrivé, oui.

JLT – Au moment où vous êtes arrivé en France?

AM – Oui. La vie est très variée. Je l'ai rendue beaucoup plus linéaire dans mes romans. Mais je ne trouve pas cet épisode de ma vie si extraordinaire.

JLT – Vous qui êtes féru de culture classique, le média Internet a-t-il selon vous sa place dans la littérature de demain?

AM – Internet favorise le bavardage international. Tout le monde peut s'exprimer. Mais est-ce un défaut après tout? Ceux qui n'avaient pas de voix peuvent peut-être aujourd'hui la faire entendre. Et ça, c'est merveilleux. Je suis plutôt d'une nature silencieuse et réservée. Les médias viennent me chercher. De nombreux journalistes m'interpellent. Mais imaginez un jeune homme inventif. Il ne peut exprimer ses idées parce qu'il n'est pas publié, par exemple. Grâce à Internet, il va pouvoir enfin s'adresser à autrui, communiquer. Il ne faut d'ailleurs jamais mépriser ces voix-là. D'autant que certaines situations d'enfermement sont inconcevables pour nous.

JLT – Pensez-vous qu'aujourd'hui la littérature française souffre de ne pas avoir d'écrivains assez ascétiques?

AM – Je ne sais pas si c'est un critère. L'écrivain doit tout d'abord se battre, comme Henri Bosco, par exemple. Dostoiëvski a connu une vie aventureuse. A partir d'un certain âge, il faut participer et tenir sa place de citoyen, au bon sens du terme. Il ne s'agit pas de s'engouffrer dans les pièges politiques. Cela dit, il faut, à mon avis, à un certain moment, comme disaient les chinois ou les sages japonais, se retirer dans la montagne, se cacher et vivre en ermite.

JLT – C'est plutôt votre genre?

AM – La vie m'intéresse encore et continue de me rendre curieux de tout. Je souhaite prendre toute ma place, et continuer à pouvoir, en parlant avec vous, transmettre des messages. S'ils tombent dans le cœur d'une seule personne, j'en suis heureux.

Propos recueillis par Jean-Louis Tallon

Bruxelles – Avril 2002