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«Commandant, on est O.K.!» La voix du grand Lev fut coupée par un claquement de porte.

«Vous avez des papiers sur vous?» demanda le pilote en se frottant le nez. Je pensai à mon passeport rédigé dans une langue qu'il ne saurait pas lire, à la mention «dans tout pays sauf URSS».

«Non, c'est que je suis… Non, pas de papiers…» Il hocha la tête, écarta les mains comme pour dire: «Dans ce cas, je ne peux rien pour vous», puis soudain indiqua d'un coup de menton son hélicoptère et soupira en souriant: «Bon, allez, montez!»

Dans son envol, l'appareil gîta et, l'espace d'un instant, je vis la maison du Bord, la lumière dans la fenêtre de la cuisine. Il me sembla que le pilote aussi regardait cette fenêtre.

***

Deux ans et demi après ce voyage clandestin, le manuscrit était prêt. Un récit très romancé car, à l'époque, je croyais que seule la fiction pouvait rendre lisible l'invraisemblance du réel.

Il fut refusé par plusieurs éditeurs et entra alors dans cette existence fantomatique mais exaltée que connaissent tous les textes méthodiquement renvoyés: une vie de mort-né ou de revenant, des limbes traversés par des regains d'espoir, par des nuits de relecture fiévreuse, par le dégoût envers l'écrit. L'impression de prêcher dans un désert très peuplé. Une impasse dont le bout s'éloigne à mesure qu'on progresse. Un cul-de-sac infini.

J'étais à mi-chemin de ce parcours quand le recul de l'impasse sembla stopper. Je me retrouvai dans le bureau d'une directrice littéraire, dans l'une des grandes maisons d'édition parisiennes, en train d'écouter des éloges si appuyés que je craignis un piège. Tout était, d'ailleurs, suspect dans ce rendez-vous. Je m'étais attendu à voir un lettré aux cheveux blancs épars, à la toux grasse, aux vêtements macérés dans le tabac, au corps à moitié enfoui sous les manuscrits, une vraie bête de l'édition. Or ce fut une femme, installée avec la grâce d'un lézard derrière une table où ne trônait que mon texte. Petite, brune, les yeux très foncés et brillants, elle était assise sur une chaise haute, à l'ancienne, si dure qu'il fallait utiliser un coussin. Elle avait ce charme énervant que possède, pour un homme, une femme qui n'est pas son genre mais dont il imagine pourtant avec précision ce qui peut rendre amoureux fou un autre homme, l'homme qu'il n'est pas. Je me le dirais plus tard. Pour l'instant, je ne voyais que le mouvement de ses lèvres qui formulaient sans aucune précaution éditoriale un avis passionnément favorable. Je crus sans doute au miracle du prêcheur enfin entendu au milieu du désert, et c'est cela qui me perdit.

Je lui coupai la parole (Elle disait: «Ce qui est surtout très beau c'est ce couple, cet enfant et cette vieille Française qui lui parle de sa patrie et qui lui apprend sa langue…»), je me mis à révéler la trame réelle cachée derrière le romanesque. Des bouts de vie que seule l'intrigue savait relier, des bouts d'amour dont seule l'imagination parvenait à faire une histoire amoureuse, une foule d'hommes et de femmes qu'il avait fallu rejeter dans l'oubli…

«D'ailleurs, cette vieille Française et son petit-fils, en réalité, ils n'étaient pas…» Je poussais plus loin ce qui devenait, malgré moi, une œuvre de destruction. Je dus m'en apercevoir à la petite grimace de dépit qui glissa sur le visage de la femme. «Cependant tous les personnages sont bien réels!» terminai-je comme pour donner la preuve d'une origine contrôlée.

Je ne sais pas si elle était consciente que c'étaient ses éloges qui m'avaient entraîné dans cet épanchement absurde. Sa déception fut celle d'un numismate qui s'extasie devant les monnaies anciennes apportées par un terrassier, en commente finement l'époque et le lieu de la frappe et qui voit soudain l'ouvrier attraper un précieux ducat et l'estampiller de son croc pour démontrer que c'est bien de l'or.

Sa voix ne changea pas. «Oui, c'est ça… Mais je voulais vous dire qu'il y a, surtout dans la dernière partie, là où vous parlez du pilote, trop de choses brutes, pas du tout retravaillées par l'imaginaire. Et puis, le personnage du général, cette rencontre…

– Mais tout cela est vrai…

– Justement, c'est ça qui cloche. Trop vrai Pour un roman.»

Je partis informé d'un ultimatum poli mais ferme me sommant de réécrire la partie en question.

L'esprit de l'escalier me visita non pas dans l'escalier, trop étroit et dangereux pour penser à l'écriture, mais sur la courbe du trottoir filant vers la rue du Bac. Parmi un flot d'arguments tardifs, vint le débat sur la vérité et la fiction déclenché par Guerre et Paix. Une critique assassine, des historiens trouvant dans le livre plus d'un millier d'erreurs, et ce verdict dans un journaclass="underline" «Si cet auteur avait tant soit peu de talent, il faudrait le maudire.» Mais surtout l'avis du vieil académicien Narov qui ne pouvait pas pardonner à Tolstoï l'image dégradante du grand chef d'armées Koutouzov. Car la veille de la bataille décisive contre Bonaparte, on voit le sauveur de la Russie se prélasser dans un fauteuil, posture passablement relâchée et fort peu militaire, et, suprême injure, plongé dans un roman français! Les Chevaliers du Cygne de Mme de Genlis… «Quelle imagination perverse a pu créer une scène aussi fausse? tempêtait l'académicien. Koutouzov en ces heures tragiques était sans doute en train de scruter les cartes d'état-major ou, au pis aller, de lire du Jules César.» Difficile de contredire Narov qui a participé à la bataille où il a même perdu un bras. Et pourtant… Après sa mort, on trouvera dans sa bibliothèque une quantité de romans français, dont Les Chevaliers du Cygne avec cette mention manuscrite sur la page de garde: «Lu à l'hôpital où, fait prisonnier par les Français, je soignais mes blessures.»

Je regrettai, quelques secondes, de ne pas avoir raconté l'anecdote à la directrice littéraire. Mais en fait, cette histoire démontrait-elle vraiment quelque chose? Les cartes d'état-major ou Mme de Genlis? Peut-être tout simplement la mélancolie d'un vieil homme à qui il reste un an à vivre, un homme qui a vu tant de guerres, tant de triomphes et tant de défaites, et qui, «en ces heures tragiques», laisse son regard errer dans la sérénité d'une belle journée du début de septembre. Ce calme disparaîtra demain, il le sait, sous la terre retournée par les explosions, sous le piétinement des centaines de milliers d'hommes pressés de s'entr'égorger, sous les flots de sang que perdront cinquante ou cent mille victimes prévisibles. Et quelque temps après y régnera de nouveau le même calme, brillera le même soleil et voleront les mêmes fils de la Vierge.

En descendant la rue du Bac, je me disais que, pour sortir de l'enfantine équation entre le réel et l'imaginaire, il fallait probablement noter juste ces instants tout simples de la présence humaine. Le regard du vieux Koutouzov devant une fenêtre ouverte sur le ciel de septembre… Rien d'autre.

Je savais d'avance qu'il serait impossible de retoucher le destin de Jacques Dorme. Le rendre plus «littéraire»? À quoi bon? Impossible aussi de s'en prendre au personnage du général, celui pour qui, d'après le pilote, «le ciel allait jouer plus que tout le reste». Ces paroles m'avaient été rapportées telles quelles, dans leur isolement de fait vécu. Ce général français n'était qu'une vague silhouette évoquée dans une conversation plus ou moins fortuite, dans une nuit sauvée de l'oubli grâce à un collier d'ambre rompu. Pourquoi eût-il fallu le raconter autrement?

Je sacrifiai donc ces deux hommes, resserrai le récit, tout en pensant, non sans remords, à ces portraits de groupe, à l'époque stalinienne, sur lesquels les visages des dirigeants fusillés disparaissaient sous le pinceau des spécialistes.

Peine perdue car le texte fut néanmoins refusé, puis accepté ailleurs, publié, eut beaucoup de succès, m'exposa à une gloire passagère et à une haine étonnamment bien plus tenace («Croyez-vous que ces métèques vont nous apprendre à écrire en français?» se demandait un critique parisien), enfin m'abandonna à un nouvel anonymat, infiniment plus agréable que le précédent puisque sans illusions.

Il y eut toutefois, vers la fin de ce tourbillon, une rencontre indirectement liée aux deux personnages sacrifiés. Cette soirée de mai à Canberra, l'automne australien, un débat avec mes lecteurs (leur irrésistible envie de savoir ce qui est «vrai» et ce qui est fictif dans le livre), puis la conversation avec cet homme d'une trentaine d'années, l'attaché culturel qui, pendant le dîner, a le tact de ne pas prendre le relais des lecteurs, comme le font d'habitude les gens des ambassades, il me laisse souffler, parle également très peu de lui et c'est seulement après le dîner, quand nous nous retrouvons sous le ciel si étrangement constellé, qu'il raconte, très simplement, le jour de la mort du général (il est son arrière-petit-neveu, porte son nom, mais il ne peut pas supposer ce que ce nom signifie dans ma vie). D'ailleurs, il n'a pas vu grand-chose, ce jour-là, il était trop jeune. Un blindé de l'infanterie, la tourelle enlevée, qui transportait le cercueil jusqu'à la petite église, une cérémonie sobre… A l'école, l'institutrice leur demanderait d'écrire ce qu'ils pensaient du défunt.