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Mon éducation française ressemblait à l'effort d'un paléontologue qui reconstitue un monde évanoui à partir d'un ossement. L'enfermement dans lequel vivait alors notre pays faisait de l'univers français un paysage aussi mystérieux que celui du crétacé ou du carbonifère. Chaque roman sur les rayonnages d'Alexandra devenait le vestige d'une civilisation disparue, voire extraterrestre, un fossile, une goutte d'ambre avec, en guise d'insecte emprisonné, un personnage, une française, un ville quartier de Paris.

Dans les années qui suivirent, Alexandra me fit lire des classiques, mais c'est grâce à la petite pièce condamnée que mon impression d'explorer fut la plus vive. J'y retrouvai beaucoup de livres français, certains rongés par l'humidité et devenus illisibles, quelques-uns imprimés dans l'orthographe ancienne avec ce «oit» de l'imparfait qui m'avait au début dérouté. Dans l'un de ces volumes abandonnés je découvris une anecdote qui me marqua (j'ai longtemps été honteux de l'avouer) plus que certains romanciers de renom. Il s'agissait de l'actrice Madeleine Bro-hant, célèbre en son temps, mais qui vivait ses dernières années dans une grande gêne, logeant au quatrième étage d'un immeuble vétuste de la rue de Rivoli. L'un des rares amis qui lui restaient fidèles se plaignit un jour, en soufflant, de la fatigante ascension. «Mais mon cher, répondit la comédienne, je n'ai plus que cet escalier pour faire encore palpiter les cœurs!» Les alexandrins les plus brillants, les romans les plus ingénieux ne m'apprendraient jamais davantage sur la nature de la francité que cette parole d'une douce amertume dont il me semble encore percevoir l'ondoiement vocal.

Y avait-il quelque logique dans cet apprentissage? Une œuvre de fiction pourrait facilement en imaginer les étapes, les progrès, les acquis. Mon souvenir n'a gardé qu'une poignée d'instants ou d'illuminations sans lien apparent. La réponse de Madeleine Brohant, et aussi cette journée dans la vie agitée et frondeuse de la duchesse de Longeville. Assoiffée, l'aventurière se jette sur un verre d'eau qu'on lui apporte, boit et déclare dans un voluptueux soupir: «Quel regret que ce ne soit pas un péché!»

Donc, il y avait quand même un lien entre ces éclats que la mémoire avait préservés. L'art du mot ou du bon mot, le culte du sens détourné, le jeu verbal qui rendait le réel moins définitif et les jugements moins prévisibles. A l'époque, la vie russe résonnait encore d'échos staliniens: «ennemi du Peuple», «traître à la Patrie» n'étaient pas vraiment hors d'usage. D'ailleurs, à l'orphelinat, malgré nos rêveries héroïques, nous savions que nos pères étaient désignés précisément par ces titres-là. Les mots, coulés dans le moule de la propagande, avaient une dureté d'acier, une pesanteur de fonte. En brûlant les brochures de Khrouchtchev, le vieux chauffagiste avait marmonné le mot de «volontarisme» (accusation officielle qu'il avait dû entendre à la radio et qu'il articulait mal, comme le nom compliqué d'une maladie honteuse). Nous n'en savions pas la signification mais éprouvions une obscure admiration pour la puissance de ce «isme» qui venait de jeter à terre le premier homme du pays et obligeait nos professeurs à éluder certains passages de nos manuels.

Inconsciemment peut-être je mettais en paralléle cette langue d'acier et la légèreté du verre d'eau devenant péché sur les lèvres de la duchesse de Longeville, la douceur aérienne d'un pénible escalier qui faisait battre les cœurs. Des mots qui tuaient et des mots qui, employés d'une certaine façon, libéraient.

Ce contraste m'avait guidé, un jour, vers Alphonse Martinville… Les mains couvertes de suie, je rangeais les volumes qui souvent tombaient en morceaux entre mes doigts. La porte de la pièce abandonnée encadrait un ciel de printemps, tendre et lumineux, et pourtant les pages du livre que j'avais découvert sous un paquet de vieux journaux frémissaient de fureur révolutionnaire, de claquements de guillotine. La foule en cet an II était avide de sang, la pluie du 15 ventôse ruisselait sur la lame du couperet, sur l'échafaud qu'on n'avait plus le temps de laver. Un jeune condamné apparut. «Mets-toi devant nous, Alphonse de Martinville!» ordonna le président. Surpris de recevoir une particule, le jeune homme répliqua avec le courage d'un desperado: «Je suis venu ici pour être raccourci et non point pour être rallongé!» Cette repartie conquit la foule et plut au tribunal. Un cri jaillit: «Citoyens! Élargissez-le!» La liesse devint générale. Martinville fut acquitté.

Parmi ces ouvrages, j'en ai retenu certains un peu malgré moi, à cause des marques à l'encre violette dans la marge. Surtout celui-ci, trés copieusement annoté: L'espèce humaine s'amé-liorera-t-elle? J'avais l'âge où ce titre ne paraissait pas encore cocasse. Longuement j'avais suivi les jolis NB et sic laissés par l'ancien propriétaire de la maison, le marchand Samoïlov, ce valeureux autodidacte que j'imaginais dans son cabinet, le soir, le nez surmonté de grosses lunettes rondes, le front plissé, l'index glissant sur les phrases d'un penseur français tombé dans l'oubli.

D'ailleurs, plus que les grands classiques et les avatars de l'Histoire, c'est un manuel français traitant des divers procédés de la trempe des lames qui m'avait longtemps passionné. Je passais des heures à déchiffrer les méthodes expliquées (je me rappelle: du graphite en poudre mélangé à de l'huile…), à essayer de confectionner la réplique d'un poignard qui portait le nom exaltant de Misericordia. Le manuel indiquait son origine et son usage. Lorsqu'un chevalier terrassé refusait de se rendre, protégé par son armure, on faisait appel à cette lame longue et fine «qui mordait le cœur à la manière du dard d'un scorpion».

L'éducation française que je recevais était ^aiment très peu scolaire.

Cette soirée de novembre était semblable aux autres et toute différente. J'avais fini par raconter à Alexandra la bagarre qui m'avait opposé aux autres, leurs moqueries: «… ton père abattu comme un chien.» Elle interrompit son travail, posa sur la table ma chemise dont elle recousait les boutons et se mit à parler, très naturellement, de mes parents, retraçant une histoire que par fragments je connaissais déjà: leur fuite, leur installation dans le nord du Caucase, ma naissance, leur mort…

Dans un roman, l'enfant aurait dû écouter un tel récit avec une attention douloureuse (combien de livres allais-je lire, par la suite, souvent pathétiques et larmoyants, sur la quête des origines familiales). En réalité, je le suivais, plongé dans une insensibilité opaque, dans une sorte de surdité résignée. Alexandra le remarqua, comprenant sans doute que ce qui comptait pour moi, pour nous tous à l'orphelinat, ce n'était pas la vérité des faits (en gros, pareille pour tous nos parents) mais la belle légende d'un officier injustement condamné et qui allait un jour pousser la porte de la classe. Elle poursuivit pourtant, sachant que ce qu'elle me confiait s'inscrivait dans ma mémoire, à mon insu, et pourrait ainsi échapper à l'oubli.

Je l'écoutais distraitement, jetant, de temps à autre, un coup d'œil sur les pages du livre ouvert devant moi, sur la phrase que je préférais à toutes les vérités du réeclass="underline" «Ainsi mourut pouf les trois fleurs de lis… l'un des plus purs et des plus beaux soldats de la vieille France…»