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Bien que le Congrès fût en session depuis déjà plusieurs semaines, il était improbable qu’aucun des délégués qu’abritait l’élégant monument, accordât quelque attention aux manitestants. Ce n’était pas la première manifestation qu’ils voyaient. Le but des représentants du P.E.A., c’était de faire diffuser dans le monde entier par l’holovision, dans le cadre des informations, des slogans tels que :

Égalité pour les androïdes tout de suite.

Quarante ans d’esclavage, c’est assez !

Cassandra Nucléus est-elle morte en vain ?

Nous en appelons à la conscience de l’Humanité !

Action liberté action !

Admettez des androïdes au congrès, tout de suite !

Les temps sont arrivés !

Si on nous pique, ne saignons-nous pas ?

22

Thor Watchman était agenouillé près de Lilith Meson, dans la chapelle Valhallavägen. C’était le jour de la cérémonie de l’Ouverture de la Cuve ; neuf alphas étaient présents, dont Mazda Constructor, membre de la caste des Transcendeurs, qui officiait. Deux bêtas s’étaient laissé persuader d’assister à la cérémonie, car on avait besoin de Soumetteurs. Cette cérémonie ne nécessitait pas la participation d’un Préservateur, aussi Watchman n’y jouait-il aucun rôle ; il se contentait de répéter mentalement les invocations des officiants.

Au-dessus de l’autel, l’hologramme de Krug scintillait et puisait. Sur tous les murs, les triades du code génétique semblaient tourbillonner et se fondre comme l’apogée du service approchait. L’odeur de l’hydrogène flottait dans l’air. Les gestes de Mazda Constructor, toujours nobles et impressionnants, se faisaient plus larges et embrassants.

AUU GAU GGU GCU, entonna-t-il.

— Harmonie ! chanta le premier Soumetteur.

— Unité ! chanta le second.

— Perception, dit Lilith.

— CAC CGC CCC CUC, psalmodia Mazda Constructor.

— Harmonie !

— Unité !

— Passion, dit Lilith.

— UAA UGA UCA UUA ! cria le Transcendeur.

— Harmonie !

— Unité !

— Détermination, dit Lilith, et ainsi se termina la cérémonie. Mazda Constructor descendit, rouge et fatigué. Lilith lui toucha légèrement la main. Les bêtas, soulagés qu’on n’ait plus besoin d’eux, s’éclipsèrent par la porte de derrière. Watchman se leva. Il vit Androméda Quark dans le coin le plus sombre, marmonnant quelque dévotion de la caste des Projecteurs. Elle semblait ne voir personne, complètement absorbée en elle-même.

— On s’en va ? dit Watchman à Lilith. Je vous raccompagne jusque chez vous.

— Gentil de votre part, dit-elle. Elle était encore toute rayonnante du rôle joué dans la cérémonie ; ses yeux étaient plus brillants que d’ordinaire, ses narines palpitaient, ses seins se soulevaient sous son léger voile. Il sortit dans la rue avec elle.

Comme ils se dirigeaient vers le transmat le plus proche, il dit :

— L’ordre de réquisition de personnel est-il parvenu à votre bureau ?

— Hier. Accompagné d’un mémoire de Spaulding m’enjoignant de faire immédiatement un appel de main-d’œuvre. Où vais-je trouver tant de bêtas qualifiés, Thor ? Que se passe-t-il ?

— Ce qui se passe, c’est que Krug est de plus en plus pressé. L’idée de finir la tour l’obsède.

— Ce n’est pas nouveau, dit Lilith.

— C’est de pis en pis. De jour en jour, son impatience s’accroît, s’approfondit, s’intensifie, comme une maladie qui le minerait de l’intérieur. Si j’étais humain, peut-être comprendrais-je ce besoin de foncer toujours de l’avant. Maintenant, il vient à la tour, deux, trois fois par jour. Il compte les niveaux. Il compte les blocs récemment mis en place. Presse les équipes tachyon, leur disant de connecter plus vite leurs appareils. Il commence à avoir l’air hagard : suant, excité, trébuchant sur les mots. Maintenant, il élargit les équipes de travail – et jette ainsi des millions de dollars de plus dans la construction. Pour quoi faire ? Pour quoi faire ? Et là-dessus, le vaisseau stellaire. Hier, j’ai parlé avec Denver. Savez-vous, Lilith, qu’il a complètement délaissé cette usine pendant toute l’année dernière, et que maintenant il y va tous les jours ? Le vaisseau doit être prêt d’ici à trois mois pour un voyage interstellaire. Équipage androïde. Il va envoyer des androïdes.

— Où ?

— À trois cents années-lumière.

— Il ne vous demandera pas de partir, au moins ? Ou à moi ?

— Quatre alphas, quatre bêtas, dit Watchman. On ne m’a pas dit qui sera du voyage. Si c’est Spaulding qui décide, je suis bon. Krug nous préserve de partir. L’ironie de sa prière le frappa à retardement, et il se mit à rire, d’un rire sombre et nerveux. Oui. Krug nous préserve !

Ils arrivèrent au transmat. Watchman se mit à composer les coordonnées.

— Voulez-vous monter un moment ? dit Lilith.

— Avec plaisir.

L’appartement de Lilith était plus petit que le sien : une chambre, un salon-salle-à-manger-cuisine, et une sorte d’entrée-placard. On voyait à quels endroits on avait rajouté des cloisons pour transformer un grand appartement en plusieurs petits, convenant pour des androïdes. L’immeuble ressemblait à celui dans lequel il habitait : vieux, patiné, avec une âme chaude et vivante. XIXe siècle, supputa-t-il, bien que les meubles de Lilith, reflétant sa forte personnalité, fussent tous contemporains, avec prédominance de projections montées sur le sol et d’objets d’art minuscules et délicats flottant librement dans l’atmosphère. Bien qu’ils fussent voisins à Stockholm, c’était la première fois que Watchman venait chez elle. Les androïdes, même les alphas, ne se recevaient pas beaucoup les uns les autres ; les chapelles servaient de lieux de réunion dans la plupart des cas. Ceux qui n’appartenaient pas à l’Église se voyaient dans les bureaux du P.E.A. ou restaient dans leur solitude.

Il se laissa tomber dans un confortable fauteuil à ressorts.

— Ça vous dit de vous corroder l’esprit ? demanda Lilith. J’ai toutes sortes de substances sympathiques. Herbes ? Flotteurs ? Brouilleurs ? Même des alcools – liqueurs, cognacs, whiskies.

— Vous êtes bien fournie en polluants.

— Manuel vient souvent. Il faut bien que je joue les hôtesses. Qu’est-ce que vous prendrez ?

— Rien, dit-il. La corrosion ne m’intéresse pas.

Elle se mit à rire et alla se placer devant l’appareil Doppler. Il la dépouilla vivement de son voile. Dessous, elle ne portait rien qu’une pellicule thermique, d’un vert pâle très seyant contre sa peau écarlate ; elle la couvrait des seins aux cuisses et la protégeait contre les vents hivernaux de Stockholm. Elle modifia le réglage de l’appareil et la pellicule disparut. Elle garda ses sandales.

D’un mouvement souple, elle s’assit par terre devant lui, jambes croisées, et se mit à tripoter les réglages de ses projections murales ; les images tourbillonnaient et se fondaient tandis qu’elle cherchait au hasard. Il y eut un moment de silence embarrassé. Watchman se sentait mal à l’aise ; il connaissait Lilith depuis cinq ans, pratiquement depuis qu’elle était née, et ils étaient aussi bons amis que des androïdes pouvaient l’être. Pourtant, il ne s’était encore jamais trouvé seul avec elle. Ce n’était pas sa nudité qui le gênait ; pour lui, la nudité ne signifiait rien. C’était simplement, pensa-t-il, l’intimité de la réunion. Comme si nous étions amants. Comme s’il y avait quelque chose de… sexuels… entre nous. Il sourit, prêt à lui faire part de cette sensation incongrue. Mais avant qu’il ait pu s’exprimer, elle dit :