Médecin
Alpha Poséidon Musketeer
Médecin
Spécialiste des maladies gammas
Il guérit
les solidifieurs
les drogués slobie
les Stackers
Il maîtrise
la dégénérescence et le pourrissement métaboliques et autres affections
Bonne réputation
Sonnez à la première porte à droite
Je demande : C’est vraiment un alpha ?
Bien sûr.
Qu’est-ce qu’il fait à Gamma Ville ?
Il faut bien que quelqu’un les soigne. Vous croyez qu’un gamma est capable de faire des études de médecine ?
Mais il a l’air d’un charlatan. Poser un piège comme ça ! Quel docteur irait racoler les malades de cette façon ?
Un docteur de Gamma Ville. C’est la coutume, ici. Mais c’est un charlatan quand même. Un bon docteur, mais un charlatan. Il s’est trouvé compromis dans un scandale de régénération d’organes il y a des années, quand il avait une clientèle alpha. Il a perdu sa licence.
On n’a pas besoin de licence, ici ?
On n’a besoin de rien, ici. On dit qu’il est dévoué, excentrique, mais dévoué à ses malades. Vous aimeriez faire sa connaissance ?
Non. Non. Qu’est-ce que c’est que des drogués slobie ?
Le slobie est une drogue que prennent les gammas, dit Lilith. Vous verrez bientôt quelques intoxiqués.
Et les stackers ?
Ils ont quelque chose de défectueux dans le cerveau. Une matière écailleuse dans le cervelet.
Et les solidifieurs ?
C’est une maladie des muscles. Un raidissement des tissus, quelque chose comme ça. Je ne suis pas sûre. Seuls les gammas en sont atteints.
Je fronce les sourcils. Est-ce que mon père est au courant ? Il garantit la perfection de ses produits. Si les gammas sont sujets à des maladies mystérieuses…
Voilà un drogué slobie, dit Lilith.
Un androïde remonte la rue dans notre direction. Dérivant, flottant, glissant, valsant, se déplaçant avec une étrange lenteur qui fait penser à la mélasse. Les yeux dilatés, le visage hagard ; les bras étendus ; les doigts mous. Tâtonne comme s’il se mouvait dans l’atmosphère de Jupiter. Il ne porte qu’un lambeau d’étoffe autour des reins, et pourtant, il transpire dans l’air glacial. Chantonnant quelque chose d’une voix éraillée. Après un intervalle qui me semble avoir duré au moins quatre heures, il arrive à notre hauteur. Bien planté sur ses jambes écartées, il renverse la tête en arrière, les mains sur les hanches. Silence. Une minute. Il dit enfin très vite, d’une voix cassante : Al… phas hel lo al… phas… hel… lo al phas… beaux… al phas…
Lilith lui dit de circuler.
D’abord, pas de réaction. Puis son visage se décompose. Tristesse inexprimable. Lève la main d’un geste de clown maladroit, touche son front, laisse sa main retomber jusqu’à sa poitrine, jusqu’à son pubis. Il fait le signe à l’envers. Qu’est-ce que ça peut bien vouloir dire ? Il dit, tragique : J’ai… me… les… beaux… al… phas…
Je dis à Lilith, qu’est-ce que c’est que cette drogue ?
Elle ralentit la perception du temps. Pour eux, une minute devient une heure. Elle dilate leurs moments de loisirs. Bien entendu, nous avons l’air de nous mouvoir autour d’eux comme des tourbillons. En général, les drogués restent entre eux, vivant tous dans la même durée. Ils ont l’illusion d’avoir des jours entiers de repos entre chaque période de travail.
C’est une drogue dangereuse ?
Ça raccourcit leur vie d’une heure chaque fois qu’ils passent deux heures sous l’influence de la drogue. Les gammas trouvent que ça vaut la peine. Ils renoncent à une heure de vie objective, et gagnent deux ou trois jours de vie subjective – pourquoi pas ?
Mais ça réduit la main-d’œuvre !
Les gammas ont le droit de faire ce qu’ils veulent de leur vie, non, alpha Leaper ? Vous n’acceptez quand même pas l’idée qu’ils ne sont que de simples objets, et que tout excès pratiqué par un gamma est un crime contre son propriétaire ?
Non, non. Bien sûr que non, alpha Meson.
Aussi, ça m’aurait étonnée, dit Lilith.
Le drogué slobie tourne vaguement en cercle autour de nous, psalmodiant quelque chose, si lentement que je suis incapable de relier les syllabes entre elles et de discerner le sens de ce qu’il dit. Il s’arrête. Un sourire glacial étire ses lèvres avec une infinie lenteur ; je crois d’abord que c’est une grimace, jusqu’à ce qu’il soit à moitié formé. Il s’affaisse en avant, le dos voûté. Sa main se lève, doigts repliés. Sa main semble se diriger vers le sein gauche de Lilith. Nous restons tous deux immobiles.
Maintenant, je saisis la psalmodie du gamma :
A… A… A… A… A… G… A… A… C… A… A… U…
Qu’est-ce qu’il essaie de dire ?
Lilith secoue la tête. Rien d’important.
Elle fait un pas de côté alors que la main tâtonnante est encore à dix centimètres de son sein. Un froncement de sourcils commence à remplacer le sourire sur le visage du gamma. Sa litanie prend un ton interrogateur :
A… U… A… A… U… G… A… U… C… A… U… U…
Un bruit de pas lents et traînants retentit derrière moi. Un second drogué slobie approche : une fille, portant une cape en lambeaux longue de plusieurs mètres et qui découvre ses cuisses et son ventre. Elle a teint ses cheveux en vert, et les porte en une sorte de tiare. Son visage est livide et décharné ; ses yeux sont presque clos ; sa peau est luisante de sueur. Elle flotte vers le premier, et lui dit quelque chose d’une étonnante voix de baryton. Il répond comme en rêve. Je ne comprends rien à ce qu’ils disent. Est-ce à cause de la drogue ralentissante ou s’agit-il d’un dialecte gamma ? Il semble que quelque chose de déplaisant soit en préparation. Je fais un signe de tête à Lilith, proposant de partir, mais elle secoue la tête. Restons. Regardons-les.
Les drogués exécutent une danse grotesque. Leurs doigts se touchent, leurs genoux se lèvent et s’abaissent. Gavotte pour statues de marbre. Menuet pour éléphants empaillés.
Ils roucoulent. Ils se déplacent en cercle. Les pieds de l’homme se prennent dans la traîne de la fille. Elle avance ; il reste immobile ; la cape se déchire, laissant la fille nue au milieu de la rue. Accroché à une ficelle verte, un couteau pend entre ses seins ; son dos est sillonné de cicatrices. Est-ce qu’on l’a fouettée ? Sa nudité l’excite. Je vois ses mamelons se durcir et se dresser au ralenti. Maintenant, l’homme est tout près d’elle. Il lève la main avec une lenteur pénible et tire le couteau de son fourreau. Tout aussi lentement, il abaisse le couteau, touche le pubis de la fille, son ventre, son front. Le signe sacré. Lilith et moi sommes contre le mur, près de l’entrée du cabinet médical. Le couteau me met mal à l’aise.
Laissez-moi le lui enlever, dis-je.
Non. Non. Vous n’êtes qu’un visiteur, ici. Ce n’est pas votre affaire.
Alors, partons, Lilith.
Attendez. Regardez.
Notre ami s’est remis à chanter. Des lettres, comme avant. U… C… A… U… C… G… U… C… C…
Il porte le bras en arrière, puis le ramène en avant. Lentement. La pointe du couteau est dirigée vers l’abdomen de la fille. À la tension des muscles, je vois qu’il frappera de toutes ses forces ; ce n’est plus un pas de danse. La lame n’est plus qu’à quelques centimètres de la peau quand je me rue en avant et lui arrache le couteau.
Il se met à gémir.
La fille ne réalise pas qu’on vient de la sauver. Elle émet un grondement caverneux, peut-être un cri. Elle s’affaisse sur le sol, une main crispée sur les seins, l’autre entre les cuisses. Elle se tortille au ralenti.