Vous n’auriez pas dû intervenir, dit Lilith avec colère. Venez, maintenant. Il vaut mieux partir.
Mais il l’aurait tuée !
Pas votre affaire. Pas votre affaire.
Elle me tire par le poignet. Je me retourne. Nous commençons à nous éloigner. À la périphérie de mon champ visuel, j’ai vaguement conscience que la fille se relève ; l’enseigne criarde de Poséidon Musketeer, le toubib, luit sur ses maigres flancs nus. Lilith et moi, nous faisons deux pas ; puis nous entendons un grognement. Nous regardons en arrière. La fille s’est relevée, couteau à la main et a enfoncé la lame dans le ventre de l’homme. Méthodiquement, elle le fend en deux, de la taille à la poitrine. Il est éventré, et ne s’en rend compte que lentement. Il émet une sorte de gargouillement.
Maintenant, il faut vraiment partir, dit Lilith.
Nous nous hâtons vers le coin. Comme nous l’atteignons, je me retourne. La porte de l’alpha Musketeer s’est ouverte. Une silhouette hagarde et émaciée, taille d’alpha, avec une crinière de cheveux gris et des yeux exorbités, se dresse sur le seuil. Est-ce là le célèbre toubib ? Il se rue vers les drogués. La fille est agenouillée devant sa victime qui n’est pas encore tombée. Le sang de l’homme rougit la peau de la fille. Elle psalmodie : G ! A ! A ! G ! A ! G ! G ! A ! C !
Là-dedans, dit Lilith, et nous entrons sous un porche sombre.
Marches. Odeur de choses desséchées. Toiles d’araignées. Nous plongeons dans des profondeurs inconnues. Loin, loin au-dessous de nous, brillent des lumières jaunes. Nous descendons, encore, encore, toujours.
Qu’est-ce que c’est que cet endroit ?
Tunnel de sécurité. Bâti durant la Guerre pour la Raison, il y a deux cents ans. Fait partie d’un système qui couvre tous les sous-sols de Stockholm. Les gammas l’occupent entièrement.
Comme un égout.
J’entends de brefs éclats de rire, des bribes de conversations incohérentes. Il y a des boutiques, en bas, avec des portes à claire-voie, derrière lesquelles fument et grésillent de petites lampes. Des gammas vont et viennent. Certains font le signe un-deux-trois en passant près de nous. Poussée par une frayeur que je ne comprends pas, Lilith va frénétiquement de l’avant. Nous changeons de tunnel, entrant dans un passage qui coupe le premier à angle droit.
Trois drogués slobie passent près de nous.
Un gamma mâle, le visage maculé de peinture rouge et bleue, s’arrête pour chanter, peut-être à notre intention :
Qui épouserai-je ?
Qui m’épousera ?
Feu dans la cuve puante
Feu qui se libère
Ma tête ma tête ma tête ma tête
Ma tête.
Il s’agenouille et vomit. Un fluide bleu s’échappe de ses lèvres, tombe jusque à nos pieds.
Nous continuons. Nous entendons un cri se répercuter en écho :
Al-pha ! Al-pha ! Al-pha ! Al-pha !
Deux gammas s’accouplent dans une alcôve. Leurs corps sont minces et couverts de sueur. Malgré moi, je regarde les hanches qui bougent et écoute le bruit de la chair contre la chair. La fille martèle de ses paumes le dos de son partenaire. Proteste-t-elle contre un viol ou est-ce une manifestation de volupté ? Je ne le saurai jamais, car un drogué sort de l’ombre en titubant et s’écroule sur eux, dans un tourbillon de membres entrelacés. Lilith me tire. Soudain, je la désire. Je pense à ses seins fermes sous son voile ; je pense à la fente humide et glabre. Trouverons-nous une alcôve pour nous accoupler parmi les gammas ? Je pose ma main sur ses fesses, fermes et tendues dans la marche. Lilith balance les hanches. Pas ici, dit-elle. Pas ici. Nous devons garder nos distances.
Un éblouissement de lumière cascade du plafond. Des bulles roses flottent et éclatent, dégageant des odeurs sures. Une douzaine de gammas sortent d’un passage de traverse, s’arrêtent, terrorisés en réalisant qu’ils ont presque renversé deux visiteurs alphas, font des signes de respect et repartent au galop, hurlant, riant, chantant.
Oh, je te fondrai et tu me fondras.
Et nous les fondrons, et nous serons heureux.
Clot ! Clot ! Clot ! Clot !
Grig !
Ils ont l’air heureux, dis-je.
Lilith hoche la tête. Ils sont bourrés comme des huîtres, dit-elle. Ils vont à une orgie de radiations, je parie.
Une quoi ?
Une mare de fluide jaune glisse de sous une porte fermée. Fumées acres. Urine de gamma ? La porte s’ouvre. Femelle gamma, yeux dilatés, seins luminescents, cicatrice livide sur le ventre, pouffe en nous regardant. Elle fait une révérence respectueuse. Milady. Milord. Vous voulez baiser avec moi ?
Pouffe. S’accroupit. Tangue, talons contre la croupe, en une sorte de danse vacillante. Cambre le dos, se frappe les seins, écarte les jambes. Des lumières vertes et or flambent dans la pièce qu’elle vient de quitter. Une silhouette apparaît.
Qu’est-ce que c’est, Lilith ?
Taille normale, mais deux fois la largeur d’un gamma et couvert d’une épaisse et grossière fourrure. Un singe ? Le visage est humain. Il lève les mains. Petits doigts courts, reliés par des membranes ! Tire la fille à l’intérieur. La porte se referme.
Un déchet, dit Lilith. Il y en a des tas, ici.
Déchet de quoi ?
Androïde substandard. Défauts génétiques ; impuretés dans la cuve, peut-être. Parfois, ils n’ont pas de bras, parfois pas de jambes, pas de tête, pas de tube digestif, pas de ceci, pas de cela.
Ne sont-ils pas automatiquement détruits à l’usine ?
Lilith sourit. Ils ne sont pas détruits. Ceux qui ne sont pas viables meurent tout de suite, de toute façon, et vite. On sort les autres en contrebande, à l’insu des surveillants, et on les envoie dans les villes souterraines. Principalement ici. Nous ne pouvons pas tuer nos frères idiots, Manuel !
Leviticus, dis-je. Alpha Leviticus Leaper.
Oui. Regardez. En voilà un autre.
Une figure de cauchemar s’avance dans le corridor. Comme si on l’avait placé sur un poêle jusqu’à ce que ses chairs fondent et dégoulinent : la structure de base est humaine, mais les contours ne le sont pas. Le nez est un cône, les lèvres sont des soucoupes, les bras sont de longueurs inégales, les doigts sont des tentacules. Les organes génitaux sont monstrueux : verge de cheval, testicules de taureau.
Il serait mieux mort, dis-je à Lilith.
Non. Non. C’est notre frère. Notre frère malheureux que nous chérissons.
Le monstre s’arrête à une douzaine de mètres. Ses bras visqueux exécutent le signe, un deux trois.
D’une voix parfaitement claire, il nous dit : la paix de Krug soit avec vous ! Krug vous accompagne ! Krug vous accompagne ! Krug vous accompagne !
Krug vous accompagne, répond Lilith.
Le monstre s’en va d’un pas traînant, continuant à marmonner d’un air heureux.
La paix de Krug ? Krug vous accompagne ? Krug soit avec vous ? Lilith, qu’est-ce que ça veut dire ?
Simple courtoisie, dit-elle. Salut amical.
Krug ?
C’est Krug qui nous a tous créés, n’est-ce pas ?
Je me souviens de certaines paroles prononcées quand j’étais au salon de dédoublement avec mes amis. Vous savez que tous les androïdes sont amoureux de votre père ? Oui. Parfois, je pense que chez eux c’est presque une religion. La religion de Krug. Après tout, ce n’est pas si bête d’adorer son créateur. Ne riez pas.