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La paix de Krug. Krug vous accompagne. Krug soit avec vous.

Lilith, les androïdes pensent-ils que mon père est Dieu ?

Lilith élude la question. Nous parlerons de ça une autre fois, dit-elle. Ici, les murs ont des oreilles. Il y a certaines choses dont nous ne pouvons pas discuter.

Mais.

Une autre fois !

Je renonce. Le tunnel s’élargit en une salle de dimensions considérables, bien éclairée, pleine de monde. Un marché ? Boutiques, guérites, gammas partout. On nous fixe avec curiosité. Il y a de nombreux déchets dans la salle, tous plus horribles les uns que les autres. Difficile de comprendre comment des créatures aussi infirmes et estropiées peuvent-survivre.

Est-ce qu’ils vont jamais à la surface ?

Jamais. Des humains pourraient les voir.

À Gamma Ville ?

Ils ne prennent pas de risques. Ils pourraient être oblitérés.

Dans la foule compacte de la salle, les androïdes se pressent, se bousculent, se disputent, se mordent. Ils parviennent à maintenir un espace vide autour des alphas indiscrets, mais pas très grand. Deux duels au couteau sont en cours ; personne n’y fait attention. La lascivité s’étale sans pudeur. L’endroit sent le rance et le renfermé. Une fille, les yeux dilatés, se rue vers moi et chuchote, Krug vous bénisse, Krug vous bénisse ! Elle me met quelque chose dans la main et s’enfuit.

Un cadeau.

Petit cube frais aux arêtes arrondies, comme le jouet du salon de dédoublement de la Nouvelle-Orléans. Diffuse-t-il des messages ? Oui. Je vois des mots qui se forment et flottent et s’évanouissent dans ses profondeurs laiteuses :

Un clot à temps sauve le tien

Le sien le sien le sien la sienne le sien le sien le sien

O peu profond est ton bassin sale anguille

Le slobie règne le stacker peine

Plit ! Plit ! Plit ! Plit ! Plack !

Et rend à Krug ce qui est à Krug

Foutaises que tout ça. Lilith, vous comprenez ce que ça veut dire ?

En partie. Les gammas ont leur argot à eux, vous savez. Mais regardez, là…

Un gamma mâle, sa peau rouge creusée de cratères, d’une tape fait tomber le cube de nos mains. Le cube rebondit sur le sol ; il plonge dans la mêlée pour le rattraper. Protestations générales et violentes. Les gens s’emmêlent et s’entortillent. Le voleur s’arrache à la masse et s’enfuit dans un corridor. La lutte confuse des Gammas continue. Une fille s’élève au sommet du tas ; elle a perdu ses quelques haillons dans la mêlée. Dans sa main, elle tient le cube. Je reconnais celle qui me l’avait donné. Maintenant, découvrant les dents, elle me fait une grimace démoniaque. Elle brandit le cube et se le coince entre les jambes. Un robuste déchet bondit sur elle et la tire à l’écart ; il n’a qu’un bras, mais il est aussi gros qu’un tronc d’arbre. Grig ! hurle-t-elle. Prot ! Gliss ! Ils disparaissent.

La foule gronde d’un air menaçant.

Je les imagine, se retournant sur nous, nous arrachant nos vêtements, révélant mon corps humain poilu sous mon costume de faux alpha. Peut-être que les distances sociales ne seraient pas suffisantes pour nous protéger.

Venez, dis-je à Lilith. Je crois que j’en ai assez.

Attendez.

Elle se tourne vers les gammas. Elle lève les mains, paumes se faisant face, écartées d’un mètre, comme pour indiquer la longueur d’un poisson qu’elle aurait péché. Puis elle se tortille de curieuse façon, tordant le corps de façon à décrire une sorte de spirale. Ce geste apaise la foule instantanément. Les gammas s’écartent, têtes humblement baissées, alors que nous passons. Tout va bien.

Assez, dis-je à Lilith. Il se fait tard. Et d’ailleurs, il y a combien de temps que nous sommes ici ?

Maintenant, nous pouvons partir.

Nous fuyons par un dédale de couloirs interminables. Nous passons près de gammas aux mille formes hideuses et différentes. Nous voyons des drogués slobie flottant dans leur extase ralentissante. Déchets. Stackers et solidifieurs, pour autant que j’en puisse juger. Sons, odeurs, couleurs, textures – je suis ébloui, étourdi. Voix dans les ténèbres. Chants.

Le jour de la liberté arrive

Le jour de la liberté arrive

Smip les slobies et grap le gliss

Et élève-toi vers la liberté !

Marches. Montée. Vents froids descendant sur nous. Hors d’haleine, nous courons jusqu’en haut et nous nous retrouvons dans les rues pavées et sinueuses de Gamma Ville, sans doute à quelques mètres de l’endroit où nous sommes descendus. J’ai l’impression que le cabinet de l’alpha Poséidon Musketeer doit être au coin de la rue.

La nuit est tombée. Les lumières de Gamma Ville fusent et clignotent. Lilith veut m’emmener dans une taverne. Je refuse. À la maison. À la maison. Assez. Mon esprit est souillé par les images du monde androïde. Elle cède ; nous sortons en toute hâte. C’est loin, le premier transmat.

Nous sautons. Comme son appartement me semble chaud et clair, maintenant. Nous nous débarrassons de nos vêtements. Sous le doppler, je me nettoie de ma couleur rouge et de ma pellicule thermique.

Était-ce intéressant ?

Fantastique, dis-je. Mais il y a tant de choses que tu devras m’expliquer, Lilith.

Des images flottent dans mon cerveau. Je brûle. Je grésille.

Bien entendu, tu ne diras à personne que je t’ai emmené, dit-elle. Je pourrais avoir des ennuis terribles.

Bien entendu. Strictement confidentiel.

Venez près de moi, alpha Leaper.

Manuel.

Manuel. Viens près de moi.

Dis-moi d’abord ce que ça signifie quand ils disent Krug soit…

Plus tard. J’ai froid. Réchauffe-moi, Manuel.

Je la prends dans mes bras. Les globes lourds de ses seins m’enflamment. Je couvre sa bouche dans la mienne. Je glisse ma langue entre ses dents. Nous nous laissons tomber ensemble sur le sol.

Sans hésitation, je la pénètre. Elle tremble. Elle m’étreint.

Quand je ferme les yeux, je vois des slobies, et des déchets, et des stackers.

Lilith.

Lilith.

Lilith.

Lilith je t’aime je t’aime je t’aime Lilith Lilith Lilith.

La grande cuve bouillonne. Les créatures rouges et humides en sortent. Rires. Éclairs. O peu profond est ton bassin sale anguille. Ma chair claque contre la sienne. Plit ! Plit ! Plit ! Plit ! Plack ! Avec une rapidité humiliante, l’alpha Leviticus Leaper, épuisé, déverse un milliard de garçons et de filles dans le sein stérile de sa bien-aimée.

26

9 janvier 2219

La tour a 940 mètres et s’élève plus rapidement que jamais. De sa base, il est difficile d’en voir le sommet ; il se perd dans la morne réverbération du ciel hivernal. À cette époque de l’année, les jours n’ont que quelques heures au chantier, pendant lesquelles les rayons du soleil font briller de tous ses feux la lance étincelante.

Les structures intérieures sont pratiquement terminées dans toute la moitié inférieure du monument. Trois des modules de communications à grande capacité ont été hissés à leur place : sombres containers métalliques de cinquante mètres de haut à l’intérieur desquels se trouvent les énormes unités d’accélération qui amplifieront les messages à mesure qu’ils s’élèveront dans la tour. Vus de loin, ces modules ressemblent à des graines géantes mûrissant dans une immense gousse transparente.

Le taux d’accidents demeure élevé. Les accidents mortels provoquent des inquiétudes. Les pertes parmi les gammas ont été particulièrement élevées. Pourtant, on dit que le moral est bon ; les androïdes sont joyeux et semblent avoir conscience de jouer un rôle essentiel dans l’un des projets les plus ambitieux de l’humanité. Si leur attitude continue à rester aussi positive, la tour sera terminée bien en avance sur les prévisions.