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Toute sa vie. Toute sa vie il avait eu peur. Avait-il seulement vécu un seul jour sans l’impression d’être un lâche feignant de ne pas avoir peur, feignant la bravoure pour que personne ne s’aperçoive qu’il n’était qu’un ver de terre, un vermisseau impuissant dans un corps d’homme ? Sa vie lui importait si peu qu’il aurait préféré mourir plutôt que de révéler sa honteuse faiblesse.

Mais on venait de le menacer de la seule chose qu’il ne pourrait pas supporter, qu’il ne supporterait pas. Plutôt mourir maintenant, se trancher la gorge, que de vivre aveugle et mutilé, comme un mort-vivant.

À travers son horreur et sa panique, il prit lentement conscience de la présence d’Andrew, agenouillé près de lui, troublé et pâle. Il l’exhortait, mais ses paroles ne parvenaient pas à pénétrer la terreur de Damon.

Comme Andrew devait le mépriser, pensa-t-il. Il était si fort…

Consterné, Andrew assistait à la lutte intérieure de Damon. Il essayait de le raisonner, mais ne parvenait pas à l’atteindre. Damon l’entendait-il seulement ? Pour essayer d’établir un contact, il se pencha et lui entoura les épaules de son bras.

— Non, non, dit-il avec maladresse. Tout va bien, Damon, je suis là.

Puis, avec l’embarras qu’il ressentait toujours à la moindre manifestation d’affection entre eux, il dit, presque en un souffle :

— Je ne les laisserai pas te faire du mal, bredu.

La terreur de Damon emporta ses dernières défenses et les submergea tous les deux. Il sanglotait convulsivement, tout reste de maîtrise de soi balayé. Bouleversé, Andrew essaya de se retirer, se disant que Damon ne voudrait pas qu’il le voie en cet état, puis il réalisa qu’il pensait encore en Terrien. Il ne pouvait pas s’isoler de la douleur de Damon, parce que c’était aussi la sienne, et qu’une menace envers Damon était aussi une menace envers lui. Il devait accepter la peur et la faiblesse de Damon, comme il acceptait tout ce qui venait de lui, comme il acceptait son amitié et son amour.

Oui, son amour. Serrant Damon sanglotant contre sa poitrine, ses terreurs déferlant sur lui comme une lame de fond, il sut qu’il aimait Damon comme il s’aimait lui-même, comme il aimait Callista et Ellemir. Il faisait partie intégrante d’eux trois. Dès le départ, Damon savait et acceptait cela, mais lui, Andrew, était toujours resté sur la réserve, se disant que Damon était son ami, mais qu’il y avait des limites à l’amitié, des jardins secrets à préserver.

Il lui en avait voulu quand Damon et Ellemir s’étaient mêlés à sa tentative de faire l’amour avec Callista, il avait essayé de s’isoler avec elle, sentant que son amour pour elle était une chose qu’il ne pouvait pas, ne voulait pas partager. Il en avait voulu à Damon de son intimité avec Callista, et n’avait jamais compris, il le savait maintenant, pourquoi Ellemir lui avait offert de partager son lit. Il avait été embarrassé, honteux, quand Damon l’avait trouvé avec Ellemir, même sachant que son consentement était acquis d’avance. Il avait considéré ses rapports avec Ellemir comme distincts de Damon, de même qu’ils l’étaient de Callista. Et quand Damon avait tenté de partager son euphorie, son amour débordant pour tous trois, avait essayé de réaliser le vœu inexprimé d’Andrew – je voudrais pouvoir faire l’amour avec vous tous à la fois – il l’avait rejeté avec une cruauté inimaginable, brisant le lien fragile qui les unissait.

Il se demandait même s’ils s’étaient tous deux trompés de femme en se mariant. Mais c’était lui qui se trompait, il le savait maintenant.

Ils n’étaient pas deux couples, échangeant leurs partenaires. Ils étaient un quatuor. Ils s’appartenaient les uns aux autres, et le lien était aussi fort entre Damon et lui qu’entre l’un ou l’autre d’entre eux et les femmes.

Peut-être même plus fort, se dit-il, terrorisé à cette pensée involontaire, qui débouchait sur des gouffres qu’il n’avait jamais voulu voir. Parce qu’ils se voyaient reflétés l’un dans l’autre. Parce qu’ils trouvaient ainsi une affirmation de la réalité de leur virilité. Il comprenait maintenant ce que Damon avait voulu dire en affirmant qu’il chérissait la masculinité d’Andrew comme la féminité des femmes. Et ce n’était pas du tout ce qu’Andrew avait craint.

Car c’était cela justement qu’il aimait soudain en Damon, la douceur unie à la violence, l’affirmation même de la virilité. Il lui sembla incroyable d’avoir pu considérer une caresse de Damon comme une menace envers sa virilité. Au contraire, cela confirmait plutôt ce qu’ils partageaient, c’était une autre façon d’affirmer l’un envers l’autre ce qu’ils étaient. Il aurait dû accueillir cette réaction comme une façon de refermer le cercle, de partager la conscience de ce qu’ils étaient les uns pour les autres. Mais il l’avait rejeté, et maintenant, Damon, dans sa terreur qu’il ne pouvait pas partager avec les femmes, ne pouvait pas même se tourner vers lui pour trouver de la force. Et vers qui se tourner, sinon vers un frère juré ?

— Bredu, répéta-t-il en un murmure, serrant Damon contre lui, avec ce farouche besoin de le protéger qu’il avait ressenti dès le début, sans savoir l’exprimer.

Les larmes l’aveuglaient. L’énormité de son engagement l’effrayait, mais il l’assumerait jusqu’au bout.

Bredin. Il n’existait aucun rapport semblable sur la terre. Un jour, cherchant une analogie, il avait parlé à Damon des frères de sang. Damon, frissonnant de dégoût, avait dit d’une voix que le mépris faisait trembler : « Verser le sang d’un frère, rien ne serait plus strictement interdit parmi nous. Parfois, les bredins échangent leurs couteaux. C’est une façon de promettre qu’on ne frappera jamais l’autre, puisque le couteau qu’on porte est le sien. » Pourtant, essayant de comprendre, malgré sa révulsion, il avait concédé que, oui, la charge émotionnelle était la même. Andrew, pensant avec ses propres symboles parce qu’il ne pouvait pas encore partager ceux de Damon, se dit qu’il verserait volontiers tout son sang pour lui, mais que Damon en serait horrifié comme l’avait horrifié ce que Damon avait voulu lui donner.

Lentement, très lentement, les pensées d’Andrew filtrèrent dans l’esprit de Damon. Il comprenait maintenant, il était devenu l’un d’eux, enfin. Et, à mesure qu’Andrew laissait ses barrières mentales se dissoudre, la terreur de Damon recula.

Il n’était pas seul. Il était le Gardien de son propre cercle de Tour, et il tirait sa confiance d’Andrew, retrouvant sa force et sa virilité. Il ne portait plus le fardeau de tous les autres, mais il partageait le poids de ce qu’ils étaient.

Maintenant, tout lui était possible, pensa-t-il, puis, sentant l’affection d’Andrew, il corrigea tout haut :

— Tout nous est possible.

Poussant un profond soupir, il se redressa et donna à Andrew l’accolade de parent, disant doucement :