— Il va beaucoup souffrir, dit Damon, touchant les orteils, dont les ongles étaient tombés avec la peau, et il en perdra peut-être un ou deux. Ici, les nerfs étaient morts et je n’ai pas pu les sauver. Mais il se remettra et pourra encore se servir de ses pieds et de ses mains. Et il était le plus atteint.
Damon serra les dents, conscient de sa responsabilité, et réalisant avec honte que, quelque part, il avait espéré échouer. Cette responsabilité était trop lourde. Mais il avait réussi, il y avait d’autres hommes à soigner. Et maintenant, il savait qu’il pouvait les sauver…
D’une voix volontairement dure, il dit, se tournant vers Dezi et Andrew :
— Eh bien, qu’est-ce que nous attendons ? Aux autres, maintenant !
Il rétablit le rapport télépathique. Andrew, bien rodé maintenant, savait exactement à quel moment inonder Damon de sa force quand son ami faiblissait. Ils travaillaient en équipe, Damon projetant sa conscience dans les pieds et les jambes du deuxième blessé, et Andrew, partiellement détaché de la scène, sentant les murs qui les enfermaient, pour qu’aucune pensée égarée ne pût les atteindre. Il sentit avec Damon la lente descente, cellule par cellule, dans la peau et les muscles, les nerfs et les os, stimulant doucement, écartant les caillots, réveillant la vie. C’était plus efficace que le bistouri d’un chirurgien, se dit Andrew, mais à quel prix ! Deux fois encore, Damon projeta son esprit dans les chairs gelées et noircies avant de rompre définitivement le rapport télépathique. Andrew eut l’impression qu’ils venaient de sortir d’un espace clos, de franchir un mur d’enceinte. Mais les quatre blessés dormaient, leurs jambes et leurs pieds encore meurtris et tuméfiés, mais en voie de guérison. Plus aucun danger d’infection et de septicémie, et les blessures, maintenant propres et aseptisées, se cicatriseraient rapidement.
Ils quittèrent les hommes endormis, recommandant à Ferrika de les veiller, et revinrent dans le hall inférieur. Damon titubait, et Andrew le soutint, répétant dans le monde physique ce qu’il venait de faire au cours de leur rapport télépathique. Il eut l’impression, encore une fois, que Damon, pourtant plus vieux que lui, était plus vulnérable.
Damon s’assit sur un banc, épuisé, appuyé contre Andrew, le travail de la matrice ayant drainé toutes ses réserves. Il prit du pain et des fruits laissés sur la table après le repas du soir et se mit à manger avidement. Dezi aussi mangeait avec voracité.
Damon dit :
— Tu devrais aussi manger quelque chose, Andrew ; le travail à la matrice est épuisant, et tu risques de t’effondrer.
Il avait presque oublié cette terrible sensation d’épuisement, comme si toute vie l’avait quitté. À Arilinn, on lui avait donné toutes les explications techniques sur les courants énergétiques du corps, sur les canaux d’énergie qui véhiculaient la force physique et psychique. Mais il était trop fatigué pour s’en souvenir.
— Je n’ai pas faim, dit Andrew.
— Si, répliqua Damon avec une ombre de sourire, mais tu ne le sais pas encore.
Il arrêta du geste Dezi qui allait se verser une coupe de vin.
— Non, c’est dangereux. Bois de l’eau, ou va chercher du lait ou de la soupe aux cuisines. Mais pas de vin après ce genre de travail : un demi-verre, et tu serais saoul comme un moine à la fête du Solstice d’Hiver !
Haussant les épaules, Dezi alla à la cuisine et en revint avec du lait qu’il servit à la ronde. Damon dit :
— Dezi, tu as séjourné à Arilinn, tu n’as donc pas besoin d’explications, mais Andrew doit être mis au courant : il faut manger deux fois plus que d’habitude pendant un jour ou deux, et préviens-moi si tu as des nausées ou des vertiges. Dezi, il y a du kirian ici ?
— Ferrika n’en fait pas, dit Dezi. De plus, comme Domenic et moi avons passé l’âge de la maladie du seuil, et que Valdir est à Nevarsin, personne n’en a besoin dans la maison.
— Qu’est-ce que le kirian ? demanda Andrew.
— Une drogue psychoactive utilisée dans les Tours ou les familles de télépathes. Elle abaisse la résistance au contact télépathique, mais est utile aussi dans les cas de surmenage ou de stress télépathique. De plus, certains télépathes en herbe éprouvent de graves malaises, physiques et psychiques, à l’adolescence, quand leurs dons se développent brusquement. Je suppose que tu es trop vieux pour la maladie du seuil, Dezi ?
— Evidemment, ricana le jeune homme. Elle m’avait passé avant mes quatorze ans.
— Quand même, tu pourrais avoir des malaises, car c’est la première fois que tu travailles avec la matrice depuis ton départ d’Arilinn, l’avertit Damon. Et nous ne savons toujours pas comment Andrew réagira.
Il demanderait à Callista d’essayer de faire du kirian. Il aurait dû y en avoir dans toutes les familles de télépathes.
Il posa sa coupe de lait encore à moitié pleine, mortellement fatigué.
— Va te reposer, Dezi… tu as fait honneur à Arilinn, mon garçon, crois-moi.
Il embrassa le jeune homme et le regarda s’éloigner vers sa chambre, contiguë à celle de Dom Esteban, espérant que l’infirme n’aurait pas besoin de lui et qu’il pourrait dormir toute la nuit.
Malgré ses défauts, pensa Damon, Dezi avait soigné Dom Esteban avec tout le dévouement d’un vrai fils. Par affection, se demanda-t-il, ou par intérêt ?
Il monta l’escalier, s’excusant avec gêne de s’appuyer sur Andrew, mais celui-ci le fit taire :
— C’est toi qui as tout fait, ce soir ; tu crois que je ne le sais pas ?
Damon laissa donc Andrew l’aider à monter, pensant : je m’appuie sur toi maintenant comme je l’ai fait dans la matrice…
Dans la salle commune de leurs appartements, il hésita un instant, puis dit :
— Tu n’as pas été formé dans une Tour, alors tu dois être averti… tu seras impuissant pendant un jour ou deux. Mais ne t’inquiète pas, ce n’est que temporaire.
Andrew haussa les épaules, légèrement ironique, et Damon, se rappelant soudain la situation, comprit que des excuses ne feraient qu’empirer sa gaffe. Il devait être bien fatigué pour l’avoir oubliée !