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— Peux-tu faire quelque chose ? dit-il à Ferrika d’une voix suppliante.

— Je ferai de mon mieux, Seigneur Damon, répondit-elle.

Mais, par-dessus sa tête baissée, Damon rencontra les yeux de Callista, pleins de larmes. Elle dit :

— Ellemir n’est pas en danger, Damon. Mais il est déjà trop tard pour le bébé.

Ellemir se cramponna aux mains de Damon :

— Ne me laisse pas, supplia-t-elle.

— Non, mon amour, jamais. Je reste près de toi, murmura-t-il.

Telle était la coutume : un Comyn télépathe des Domaines ne laissait jamais sa femme seule au moment de l’accouchement, il partageait son épreuve. Et maintenant, Damon devait donner à Ellemir la force de supporter leur perte, et non plus leur joie. Refoulant son angoisse et sa peine, il s’agenouilla près d’elle et la berça dans ses bras.

Andrew avait rejoint en bas Dom Esteban, sans rien lui dire, sinon que Damon et Callista étaient avec elle, de même que Ferrika. Toute la journée, une atmosphère de mort plana sur le domaine. Les servantes restaient assemblées, craintives. Andrew aurait voulu contacter Damon mentalement, pour lui donner des forces, pour le rassurer, mais que pouvait-il dire ou faire ? Une fois, levant les yeux sur l’escalier, il vit Dezi qui descendait.

— Comment va Ellemir ? demanda le jeune homme.

— Pour ce que tu t’en soucies ! dit Andrew, donnant libre cours à son ressentiment.

— Je ne souhaite à Elli aucun mal, dit Dezi, d’une voix étranglée. C’est la seule ici qui ait jamais été gentille avec moi.

Il tourna le dos à Andrew et s’éloigna, et Andrew sentit que Dezi, lui aussi, retenait ses larmes.

Damon et Ellemir étaient si heureux d’avoir un enfant, et maintenant, ce malheur ! Andrew se demanda vaguement si sa malchance était contagieuse, si les difficultés de son propre mariage avaient déteint sur l’autre couple. Réalisant que c’était insensé, il descendit à la serre et tenta d’oublier la situation en donnant des ordres aux jardiniers.

Quelques heures plus tard, Damon sortit de la chambre où Ellemir dormait, oubliant ses douleurs et sa peine grâce à une potion analgésique de Ferrika. La sage-femme, s’arrêtant un instant près de lui, dit avec douceur :

— Mieux vaut que ce soit arrivé maintenant, Seigneur Damon, et que le pauvre enfant ne soit pas né infirme et difforme. La miséricorde d’Avarra prend d’étranges formes.

— Je sais que tu as fait tout ce que tu as pu, Ferrika.

Et Damon se détourna, désemparé, pour cacher ses larmes. Elle comprit, et descendit l’escalier en silence. Damon, pour éviter de voir Dom Esteban, enfila le couloir et se dirigea machinalement vers la serre. Andrew vint à sa rencontre et demanda doucement :

— Comment va Ellemir ? Est-elle hors de danger ?

— Serais-je là dans le cas contraire ? dit Damon.

Puis il s’effondra sur une caisse, se cacha le visage dans ses mains et donna libre cours à sa douleur. Andrew, la main sur l’épaule de son ami, essaya, sans paroles, de le réconforter, de lui manifester sa compassion.

— Le pire, c’est qu’Elli pense qu’elle a manqué à son devoir envers moi, en se montrant incapable de porter notre fille jusqu’à sa naissance, dit enfin Damon, levant son visage ravagé de douleur. Mais c’est moi qui suis fautif, de l’avoir laissée diriger seule cette grande maison. C’est ma faute ! Nous sommes trop proches parents, doublement cousins, et les liens consanguins si étroits sont souvent mortels pour les enfants. Je n’aurais jamais dû l’épouser ! Je n’aurais jamais dû l’épouser ! Je l’aime, je l’aime, mais je savais qu’elle voulait des enfants, et j’aurais dû savoir que c’était dangereux, car nous sommes trop proches par le sang… Je ne sais si j’oserai lui faire un autre enfant.

Damon se calma un peu et se leva, disant d’un air las :

— Je vais retourner près d’elle. Quand elle se réveillera, elle sera contente de me voir.

Pour la première fois depuis qu’Andrew le connaissait, il paraissait son âge.

Et il avait envié le bonheur de Damon ! Ellemir était jeune, ils pouvaient avoir d’autres enfants. Mais en auraient-ils, si chacun se sentait coupable envers l’autre ?

Il alla retrouver Callista dans le petit laboratoire, son foulard bleu passé sur les cheveux, pour les protéger des puissantes odeurs des herbes. Elle leva la tête, et il vit des traces de larmes sur son visage. Avait-elle partagé l’épreuve de sa jumelle ? Mais sa voix, lointaine et calme comme toujours, le choqua un peu aujourd’hui.

— Je confectionne un produit qui ralentira les saignements ; il doit être frais, sinon il n’est pas aussi efficace, et il faudra qu’elle en prenne à intervalles réguliers de quelques heures.

Elle pila des feuilles grisâtres dans un petit mortier, et versa cette pâte dans un cône en verre, et, versant dessus avec soin un liquide incolore, filtra le mélange dans un linge fin.

— Là. Tout doit être passé avant d’aller plus loin.

Se tournant vers lui, elle le regarda. Il dit :

— Mais Elli… elle se rétablira ? Et elle pourra avoir d’autres enfants, à la longue ?

— Oh oui, je suppose.

Il aurait voulu la prendre dans ses bras, calmer le chagrin qu’elle partageait avec sa jumelle. Mais il n’osait pas même toucher sa main. Frustré, il se détourna.

Ma femme. Et je ne l’ai même pas encore embrassée. Damon et Ellemir partagent au moins leur chagrin ; mais nous, qu’est-ce que nous partageons ?

Emu du chagrin qu’il lisait dans ses yeux, il dit gentiment :

— Est-ce vraiment si tragique, mon cher amour ? Ce n’est pas comme s’ils avaient perdu un bébé. Un enfant sur le point de naître, oui, mais un fœtus à ce stade ? Ce n’est pas si grave.

Il ne s’attendait pas à l’horreur et à la rage qu’il suscita en elle. Livide, les yeux lançant des éclairs, elle rétorqua :

— Comment peux-tu dire une chose pareille ? Comment l’oses-tu ? Tu ne sais donc pas que, deux fois en dix jours, Damon et Ellemir avaient été en contact avec… avec son esprit, qu’ils en étaient venus à le considérer comme une présence, comme leur enfant ?

Sa fureur le déconcerta. Il ne lui était jamais venu à l’idée que, dans une famille de télépathes, un fœtus devait être une présence vivante. Mais si tôt ? Si vite ? Et quel genre de pensées pouvait émettre un fœtus de moins de trois mois… Callista capta sa pensée et reprit, tremblante de colère :

— Dirais-tu aussi que ce n’est pas une tragédie si notre fils – ou notre fille – mourait avant de pouvoir vivre hors de mon corps ? Rien pour toi n’est réel que ce que tu vois de tes yeux, Terranan !

Andrew releva la tête, pensant avec colère : Il semble que nous ne le saurons jamais. Je ne vois pas comment tu pourrais me donner un fils. Mais il vit son visage livide et angoissé et garda le silence. Il ne pouvait pas rendre coup sur coup. Ce terme méprisant de Terranan lui avait fait mal, mais il avait juré de ne jamais l’agresser. Il ravala ses paroles, puis réalisa, au visage douloureux de Callista, qu’elle les avait reçues quand même.

Naturellement, elle est télépathe. Elle a entendu le sarcasme aussi nettement que si je l’avais hurlé.

— Callista, murmura-t-il, je suis désolé. Pardonne-moi. Je ne voulais pas…

— Je sais.

Elle se jeta contre lui, se cramponna à lui, la tête sur sa poitrine, tremblant dans ses bras.

— Oh, Andrew, Andrew, si nous avions seulement ça… murmura-t-elle en sanglotant.