Il se tourna vers la porte.
— Tu as mangé ?
— Pas encore, dit Andrew, réalisant qu’il était midi passé et qu’il mourait de faim.
— Alors, veux-tu descendre et demander à Rhodri de nous monter quelque chose. Je crois qu’il vaut mieux que nous restions tous près de Callista.
Il eut une courte hésitation, puis reprit :
— Je vais te charger d’une mission délicate. Il faudrait donner une explication quelconque de notre absence à Dom Esteban. Moi, il n’aurait qu’à me regarder pour savoir toute l’histoire – il me connaît depuis mon enfance. Toi, je ne crois pas qu’il te sondera. Tu es encore suffisamment étranger pour qu’il observe encore une certaine réserve. Ça ne t’ennuie pas trop ? Moi, je ne pourrai jamais lui expliquer.
— Ça m’est égal, dit Andrew.
Ce n’était pas vrai, mais l’infirme avait droit à une explication, ne serait-ce que par courtoisie. L’heure où Ellemir descendait était passée depuis longtemps, et Callista tenait toujours compagnie à son père.
Il dit au majordome qu’ils s’étaient tous levés très tard et déjeuneraient dans leurs appartements. Se rappelant les paroles de Damon sur la présence de non-télépathes, il précisa que personne ne devait entrer, et qu’il fallait déposer leurs repas à la porte.
— Certainement, Dom Ann’dra, répondit le majordome, sans la moindre curiosité, comme si cette requête était naturelle.
Dans le Grand Hall, le Garde Caradoc tenait compagnie à Dom Esteban assis dans son fauteuil roulant près de la fenêtre. Andrew vit avec soulagement que Dezi n’était pas là. Les deux hommes jouaient à un jeu rappelant les échecs, et que Damon avait essayé d’enseigner à Andrew. Cela s’appelait le jeu des châteaux, et se jouait avec des figurines en cristal, qu’on ne disposait pas en ordre sur l’échiquier, mais qu’on y jetait au hasard, partant de l’endroit où elles étaient tombées, selon des règles compliquées. Dom Esteban, prenant une pièce en cristal rouge, sourit triomphalement à Caradoc, puis leva des yeux interrogateurs sur Andrew.
— Bonjour, ou devrais-je plutôt dire bonsoir ? Je suppose que vous avez bien dormi ?
— Assez bien, monsieur, mais Callista est… est un peu indisposée. Et Ellemir lui tient compagnie.
— Je suppose que vous lui tenez tous compagnie. C’est parfait, dit Dom Esteban avec un grand sourire.
— Y a-t-il quelque chose à faire, mon beau-père ?
— Par ce temps ? dit l’infirme, montrant la neige. Rien. Inutile de t’excuser.
Andrew pensa que l’infirme était un puissant télépathe. Si les événements de la veille avaient perturbé Damon et Ellemir jusque dans leur lit conjugal, Dom Esteban en avait-il été incommodé lui aussi ? Si c’était le cas, il n’en laissa rien paraître. Il dit :
— Assure Callista de mon affection, et transmets-lui mes vœux de prompt rétablissement. Et dis à Ellemir de bien s’occuper de sa sœur. Je ne manque pas de compagnie, je peux donc me passer de vous pendant un ou deux jours.
Dans son dialecte montagnard, Caradoc fit une remarque sur la saison des blizzards, époque rêvée pour rester chez soi au chaud avec sa femme. Dom Esteban s’esclaffa, mais Andrew ne comprit pas très bien. Andrew fut reconnaissant au Seigneur Alton de sa discrétion, mais il se sentait nerveux, nu. Quiconque possédait le moindre don télépathique devait avoir perçu les événements de la veille ; ça avait dû réveiller tous les télépathes d’ici à Thendara !
On avait monté leurs repas ; Damon les avait transportés près du lit de Callista, qui, pâle et épuisée, s’était recouchée. Ellemir lui donnait à manger, à petites bouchées, comme à un enfant. Damon, faisant place à Andrew à côté de lui, lui tendit un petit pain chaud.
— On ne t’a pas attendu. Je mourais de faim après la nuit dernière. Les domestiques doivent penser qu’on s’est livrés à une orgie !
— Je voudrais qu’ils aient raison, dit Callista en riant. Ce serait préférable à ma condition présente !
Ellemir lui tendit une bouchée de pain tartinée de miel odorant des montagnes, mais elle secoua la tête.
— Non, vraiment, je ne peux pas.
Damon l’observait avec inquiétude. Elle avait bu quelques gorgées de lait, mais refusé de manger, comme si l’effort d’avaler était au-dessus de ses forces. Il dit enfin :
— Tu as pris la direction du laboratoire, Callista. As-tu fait du kirian ?
Elle secoua la tête.
— Personne n’en a besoin ici puisque Valdir est à Nevarsin ; alors, j’en ai remis la préparation à plus tard. C’est compliqué à préparer, car il faut le distiller trois fois.
— Je sais. Je n’en ai jamais fait, mais j’en ai vu faire, dit Damon, la regardant d’un œil incisif remuer dans son lit. Tu as encore mal ?
Elle hocha la tête.
— Je saigne, dit-elle d’une toute petite voix.
— Ça aussi ?
Rien ne lui serait-il donc épargné ?
— C’est très en avance sur l’époque habituelle ? S’il n’y a que quelques jours de différence, cela vient simplement du choc, sans doute.
Elle secoua la tête.
— Tu ne comprends pas. Il n’y a pas… pas d’époque habituelle pour moi. C’est la première fois…
Il la considéra, stupéfait, presque incrédule.
— Mais tu avais treize ans révolus quand tu es allée à la Tour, dit-il. Ton cycle menstruel n’était pas encore établi ?
Elle avait l’air embarrassé, presque honteux, pensa Andrew.
— Non. Léonie a dit que c’était une bonne chose.
— Elle aurait dû attendre que tu sois formée avant de commencer ton instruction, dit-il avec colère.
Callista détourna les yeux en rougissant.
— Elle m’a dit qu’en commençant si jeune, certains processus physiques normaux seraient perturbés. Mais que ça rendrait mon adaptation plus facile.
— Je croyais que c’était une barbarie inconnue depuis les Ages du Chaos ! Pendant des générations, on a considéré comme admis que toutes les Gardiennes étaient des femmes faites !
Callista prit la défense de sa mère adoptive.
— Elle m’a dit que six autres filles avaient essayé, et qu’elles avaient échoué à s’adapter. Que ce serait plus facile pour moi, que j’aurais moins de problèmes et de souffrances…
Damon, un verre de vin à la main, fronça les sourcils, regardant dans le vague comme s’il y voyait quelque chose de très déplaisant.
— Réfléchis bien. Quand tu étais à la Tour, est-ce qu’on t’a donné des drogues pour supprimer tes règles ?
— Non, ça n’a jamais été nécessaire.
— Je n’imagine pas ça de Léonie, mais aurait-elle travaillé avec la matrice sur tes courants corporels ?
— Seulement dans le cadre de la formation ordinaire, je crois, dit Callista, hésitante.
— Ecoutez, de quoi s’agit-il, exactement ? intervint Andrew.
— Autrefois, dit Damon, très sombre, une Gardienne en formation était parfois stérilisée – Marisela nous en a parlé, tu te rappelles ? Je n’arrive pas à croire – je n’arrive pas à croire, répéta-t-il avec force, que Léonie ait ainsi anéanti ta féminité !
— Oh non, Damon ! Oh non ! Léonie m’aime, dit Callista. Elle n’aurait jamais…
Mais elle ne put terminer. Elle avait peur.
Léonie était si convaincue que Callista resterait à la Tour toute sa vie, elle avait tant répugné à la libérer…
Andrew prit la main glacée de Callista. Damon dit en fronçant les sourcils :