— Tu sais ce qu’elle m’a demandé ? reprit-il en un souffle. De… de l’assommer, et de la violer pendant qu’elle… ne pourrait pas me résister.
— Et ça aurait pu réussir, dit-il. C’était intelligent d’y penser. Ça montre au moins qu’elle comprend le problème.
— Grands dieux ! Comment peux-tu en parler si calmement ! dit-il avec indignation.
Damon se retourna, réalisant soudain que son ami avait atteint les limites de son endurance.
— Andrew, dit-il doucement, sais-tu ce qui t’a évité d’être tué, hier soir ?
— Je ne sais plus rien sur rien. Et ce que je sais ne m’aide guère ! dit-il avec désespoir. Tu penses vraiment que j’aurais dû…
— Non, non, bien sûr que non, bredu. Je comprends pourquoi tu n’as pas pu. Aucun honnête homme ne le pourrait !
Il posa doucement la main sur le bras d’Andrew.
— Andrew, ce qui t’a sauvé – ce qui vous a sauvés tous les deux –, c’est le fait qu’elle n’avait pas peur. Qu’elle t’aimait, qu’elle te désirait. Ce qui t’a frappé, c’est un simple réflexe physique qu’elle n’a pas pu contrôler ; qui ne t’a même pas fait perdre connaissance. C’est en te heurtant la tête contre un meuble que tu t’es évanoui. Si elle avait été terrifiée et s’était débattue contre toi, si tu avais vraiment voulu la prendre contre sa volonté, imagines-tu les forces qu’elle aurait déchaînées sur toi ? Callista est une des télépathes les plus puissantes de Ténébreuse, et Gardienne entraînée d’Arilinn, de surcroît ! Si elle avait ressenti ton comportement comme un viol, si elle avait éprouvé la moindre… la moindre peur ou répulsion, tu serais mort !
Il répéta avec force :
— Tu serais mort, mort, mort !
Mais, pensa Andrew, elle avait peur avant que Damon et Ellemir n’établissent le contact avec eux… Et c’est la perception du plaisir d’Ellemir qui lui avait fait désirer de le partager ! Plus troublante encore, l’idée que Damon avait été en contact avec Callista comme il l’avait été avec Ellemir. Damon, recevant sa détresse, l’interpréta comme un rejet et en fut choqué. Ils avaient tous vécu une expérience si intime ; Andrew regrettait-il donc d’y avoir participé ? Il posa la main sur l’épaule d’Andrew, geste rare parmi les télépathes, mais assez naturel au souvenir de cette intimité partagée. Andrew se dégagea, et Damon laissa retomber sa main, troublé et un peu triste. Pourquoi tant d’éloignement ? Jusqu’à quand ? Jusqu’à quand ? Etaient-ils frères ou étrangers ?
— Je sais que c’est très nouveau pour toi, Andrew, dit-il. J’oublie toujours que j’ai grandi avec des télépathes, qui trouvent normal ce genre de situations. Tu t’y habitueras, tu verras.
M’y habituer ? pensa Andrew. Sachant que seul le fait qu’il avait été voyeur involontaire avait empêché sa femme de le tuer ? Sachant que Damon – et Ellemir – considéraient ces situations comme normales et bienvenues ? Damon lui en voulait-il de désirer que Callista soit toute à lui ? Il se rappela la proposition de Callista, se rappela la sensation d’Ellemir dans ses bras, ardente, passionnée – telle que Callista ne pouvait pas être. Désespéré, confus, il se détourna de Damon et, chancelant, se dirigea vers la porte, accablé de honte et d’horreur. Il avait envie – besoin – de s’en aller, n’importe où hors d’ici, loin du contact trop révélateur de Damon, loin de l’homme qui lisait ses pensées les plus intimes. Il ne savait pas qu’il était virtuellement malade, d’une maladie très réelle connue sous le nom de choc culturel. Il savait simplement qu’il avait la nausée, une nausée qui prit la forme d’une rage insensée contre Damon. L’odeur entêtante des herbes lui donna envie de vomir. Il dit d’une voix enrouée.
— J’ai besoin d’un peu d’air.
Poussant la porte, il traversa les cuisines, titubant, et sortit dans la cour. Il s’immobilisa sous la neige qui tourbillonnait autour de lui, maudissant la planète où il avait échoué et le hasard qui l’y avait amené.
— J’aurais dû mourir quand mon avion s’est abattu. Callie n’a pas besoin de moi… Je ne lui ferai jamais que du mal.
Damon dit doucement derrière lui :
— Rentre, Andrew, et viens parler avec moi. Ne reste pas tout seul comme ça, fermant ton esprit à tout le monde.
— Oh, mon Dieu, dit Andrew avec un sanglot étouffé. Il le faut. Je ne peux plus parler. Je ne peux plus supporter ça. Laisse-moi tranquille, bon sang. Tu ne peux pas me laisser en paix un moment ?
Il ressentait la présence de Damon comme une douleur aiguë, comme une pression. Il savait qu’il faisait mal à Damon, mais refusait de le reconnaître, refusait de se retourner, de le regarder… Damon dit enfin, très doucement :
— D’accord, Ann’dra. Je sais que tu es à bout de forces. Alors, un peu plus tard. Mais ne tarde pas trop.
Sans se retourner, Andrew sut que Damon était parti. Ou plutôt non, pensa-t-il en frissonnant, Damon n’avait jamais été là, il était toujours au laboratoire.
La neige tombait autour de lui en tourbillons furieux dont seuls les murs d’enceinte émoussaient un peu la violence. Callista. Il chercha son contact mental pour se rassurer, mais ne le trouva pas ; il sentit seulement le battement faible et irrégulier de son pouls, et n’osa pas la tirer de son sommeil.
Qu’est-ce que je peux faire ? Qu’est-ce que je peux faire ? Dans sa détresse, il se mit à pleurer, seul sous la neige. Il ne s’était jamais senti si seul de sa vie, pas même quand son avion s’était abattu et qu’il s’était retrouvé isolé sur une planète étrangère, sous un soleil étranger, dans des montagnes inexplorées…
Tout ce que j’ai jamais connu est devenu inutile, absurde, ou pire. Mes amis sont des étrangers ; et ma femme est la plus étrangère de tous. Mon univers a disparu, j’y ai renoncé. Je ne pourrai jamais y retourner, car on me croit mort.
Il pensa : J’espère bien attraper une pneumonie et mourir. Puis, conscient de l’infantilisme de cette idée, il réalisa qu’il était vraiment en danger. Lugubre, poussé non par l’instinct de conservation, mais par un vague sens du devoir, il se retourna et rentra. La maison lui parut étrange, étrangère, invivable pour un Terrien. Comment avait-elle pu jamais lui sembler accueillante ? Profondément troublé, il embrassa du regard le hall vide, content de n’y trouver personne. Dom Esteban devait faire sa sieste. Les servantes bavardaient à voix basse. Il s’abattit sur un banc, la tête dans les bras, et resta là, non pas endormi mais absorbé en lui-même, espérant que s’il ne bougeait pas tout allait disparaître, perdre sa réalité.
Longtemps après, quelqu’un lui mit un verre dans la main, qu’il vida avec reconnaissance ; puis il en trouva un autre, et un autre, la tête de plus en plus légère. Il s’entendit délirer, confiant enfin tous ses malheurs à une oreille amicale. Il y eut beaucoup d’autres verres, et il finit par perdre conscience de ce qui se passait.
Une voix résonna dans sa tête, insidieuse, franchissant ses barrières, brisant sa résistance, plongeant au plus profond de son inconscient.
Personne ne te veut ici. Personne n’a besoin de toi ici. Pourquoi ne pas t’en aller, pendant que tu le peux encore, avant qu’un épouvantable malheur n’arrive ? Va-t’en, retourne d’où tu viens, retourne dans ton monde. Tu y seras plus heureux. Va-t’en maintenant. Va-t’en tout de suite. Personne ne s’en apercevra ni ne s’en souciera.
Andrew comprit vaguement que ce raisonnement était défectueux. Damon lui avait donné quelques très bonnes raisons de rester. Puis il se rappela qu’il était furieux contre Damon.