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Dezi était jaloux d’Andrew. C’était évident depuis le début. Mais pourquoi ? Pensait-il qu’Andrew disparu, Dom Esteban le reconnaîtrait alors pour le fils dont il aurait alors un besoin si urgent ? Ou s’était-il mis en tête de demander Callista en mariage, espérant que cela forcerait la main à l’infirme, l’obligerait à reconnaître que Dezi était le frère de Callista ? C’était une énigme insoluble.

Damon aurait peut-être pardonné une telle tentation à un télépathe ordinaire. Mais Dezi avait été formé à Arilinn ; lié par le serment des Tours, il avait juré de ne jamais interférer avec l’intégrité d’un esprit, de ne jamais rien imposer de force à la volonté ou à la conscience d’un autre. On lui avait remis une matrice, avec la puissance terrible que cela impliquait.

Et il avait trahi son serment.

Il n’avait pas tué. La chance, et l’œil perçant de Caradoc, avaient permis de retrouver Andrew dans une congère, partiellement recouvert de neige. Une heure plus tard, il aurait été complètement invisible, jusqu’au dégel du printemps. Et que serait devenue Callista, pensant qu’Andrew l’avait abandonnée ? Damon frissonna, réalisant que Callista n’aurait sans doute pas survécu à la journée. Grâce aux dieux, elle dormait profondément sous l’influence des somnifères. Il faudrait la mettre au courant – impossible de garder un tel secret dans une famille de télépathes – mais plus tard.

Dom Esteban écouta l’histoire avec consternation.

— Je savais qu’il y avait quelque chose de mauvais dans ce garçon, dit-il. Je l’aurais depuis longtemps reconnu pour mon fils, mais je n’ai jamais eu totalement confiance en lui. J’ai fait ce que j’ai pu pour lui, je l’ai gardé près de moi pour le surveiller, mais il m’a toujours semblé qu’il y avait en lui quelque part quelque chose de vicieux.

Damon soupira, sachant que l’infirme ne faisait que justifier ses remords. Reconnu, élevé en fils de Comyn, Dezi n’aurait pas eu besoin d’étayer son insécurité intérieure sur l’envie et la jalousie, qui l’avaient finalement poussé au meurtre. Le plus vraisemblable, pensa Damon verrouillant soigneusement son esprit par égard pour son beau-père, c’est que Dom Esteban n’avait pas voulu prendre la responsabilité d’une histoire sordide, arrivée sous l’influence de la boisson. La bâtardise n’était pas une disgrâce. Engendrer un fils Comyn était un honneur, pour la mère et l’enfant ; pourtant, l’épithète la plus infâme de la langue casta se traduisait par l’expression « aux six pères ».

Et même cela aurait pu être évité, Damon le savait, si, pendant sa grossesse, on avait monitoré la mère pour savoir de qui elle portait la semence. Damon pensa avec désespoir qu’il y avait vraiment quelque chose de vicié dans la façon dont on utilisait les télépathes sur Ténébreuse.

Mais maintenant, il était trop tard. Il n’y avait qu’un châtiment possible pour ce que Dezi avait fait. Damon le savait, Dom Esteban le savait, et Dezi le savait. Plus tard le même soir, on l’amena devant Damon, pieds et mains liés, et à demi mort de peur. On l’avait trouvé aux écuries, sellant un cheval et s’apprêtant à partir en plein blizzard. Il avait fallu trois Gardes pour le maîtriser.

Il aurait mieux valu qu’il parte, pensa Damon. Dans la tempête, il aurait trouvé la même justice et la même mort qu’il avait voulues pour Andrew, et se serait éteint sans être mutilé. Mais Damon était lié par le même serment que Dezi avait violé.

Andrew, lui aussi, pensa qu’il aurait préféré affronter la mort dans le blizzard plutôt que la colère qu’il sentait bouillonner chez Damon. Paradoxalement, Andrew plaignit le jeune homme quand il parut, mince et terrorisé, et paraissant bien plus jeune que son âge. On aurait dit un enfant, dont les liens constituaient une injustice et une torture.

Pourquoi Damon ne lui confiait-il pas le soin de le châtier ? se demanda Andrew. Il lui aurait administré une correction sévère, et à son âge, cela aurait suffi. Il l’avait proposé à Damon, mais son ami ne s’était même pas donné la peine de répondre. Pourtant, l’enjeu était clair.

Andrew ne serait plus jamais en sécurité nulle part, exposé en permanence à un coup de couteau dans le dos, à une pensée meurtrière… Dezi était un Alton, et une pensée mauvaise pouvait tuer. Il avait déjà failli réussir, et il n’était pas un enfant. Selon la loi des Domaines, il pouvait se battre en duel, reconnaître un fils, répondre d’un crime.

Avec appréhension, Andrew considéra Dezi, recroquevillé sur lui-même, et Damon. Comme tous les hommes sujets à des colères violentes mais brèves, Andrew ignorait l’animosité tenace et la rage qui se retourne vers l’intérieur, dévorant celui qui l’éprouve autant que sa victime. En cet instant, il sentit en Damon ce même genre de fureur qui l’entourait d’une aura rougeâtre. Le seigneur Comyn, le regard froid, resta impassible.

— Eh bien, Dezi, je n’ose pas même espérer que tu nous facilites les choses, à moi ou à toi, mais je te donne le choix, quoique tu ne le mérites pas. Es-tu prêt à accorder tes résonances aux miennes, et à me laisser prendre ta matrice sans lutter ?

Dezi ne répondit pas. Ses yeux flamboyaient d’un défi amer et haineux. Quel dommage, pensa Damon. Il était si puissant. Il cilla devant l’intimité qui lui était imposée de force, l’intimité la moins désirable entre le tortionnaire et le torturé. Je ne veux pas le tuer, et j’y serai sans doute obligé. Miséricordieuse, Avarra, je ne désire même pas lui faire du mal.

Pourtant, pensant à la tâche qui l’attendait, il ne put s’empêcher de frémir. Ses doigts se refermèrent, se crispèrent, sur sa matrice suspendue à son cou dans son sachet de cuir et de soie.

Là, sur le centre rayonnant, pulsant, du principal centre nerveux. Depuis que Damon l’avait reçue, à l’âge de quinze ans, et que ses lumières s’étaient animées au contact de son esprit, elle n’avait jamais été hors du contact rassurant de ses doigts. Aucun autre être humain ne l’avait jamais touchée, à part sa Gardienne.

Léonie, et, pendant un bref laps de temps, la sous-Gardienne, Hillary Castamir. La seule pensée qu’on pût la lui enlever à jamais l’emplissait d’une sombre terreur pire que la mort. Il savait, avec tout le don d’un Ridenow, avec tout le laran d’un empathe, ce que Dezi endurait.

C’était une douleur aveuglante. Paralysante. C’était une mutilation…

C’était le châtiment imposé par le serment d’Arilinn pour l’usage illégal d’une matrice. Et c’était lui qui devait l’infliger.

Dezi dit, jusqu’au bout cramponné à son attitude de défi :

— Sans une Gardienne présente, c’est un meurtre que tu vas commettre. Punit-on une tentative de meurtre par le meurtre ?

Damon, qui ressentait pourtant la terreur de Dezi jusque dans ses entrailles, répondit d’une voix neutre :

— Tout technicien moyen des matrices – et je suis technicien supérieur – peut exécuter cette partie du travail de Gardienne. Je peux accorder nos résonances et te l’enlever sans danger. Je ne te tuerai pas. Si tu ne luttes pas contre moi, ce sera plus facile pour toi.

— Non, va au diable ! cracha Dezi.

Damon réunit tout son courage en vue de l’épreuve qui l’attendait. Il ne put s’empêcher d’admirer le jeune homme qui essayait de conserver sa dignité, de feindre la bravoure. Il dut se rappeler que le courage n’était qu’une feinte chez un lâche qui avait abusivement employé le laran contre un homme saoul et sans défense, contre un homme qu’il avait à dessein enivré dans ce but. Admirer Dezi maintenant, simplement parce qu’il ne s’effondrait pas et n’implorait pas sa clémence – comme Damon savait très bien qu’il l’aurait fait –, c’était absurde.