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Il sentait les émotions de Dezi – empathe entraîné dont le laran avait été affiné à Arilinn, il ne pouvait que les recevoir – mais il s’efforça de les ignorer, se concentrant sur sa tâche. Il lui fallait d’abord se centrer sur sa matrice, régulariser sa respiration, laisser sa conscience se dilater dans le champ magnétique de son corps. Filtrant les émotions il les laissa se dissiper, comme une Gardienne doit le faire, les sentant et les acceptant, mais sans y participer.

Léonie lui avait dit un jour que, s’il avait été femme, il aurait pu être Gardienne, mais qu’étant homme, il était trop sensible ; ce souvenir ralluma sa colère, et sa colère le fortifia. Pourquoi la sensibilité aurait-elle dû détruire un homme si elle était précieuse chez une femme, si elle permettait à une femme d’exécuter le travail le plus difficile des matrices, celui de Gardienne ? À l’époque, ces paroles de Léonie avaient failli l’anéantir ; il les avait ressenties comme une attaque contre sa virilité. Maintenant, elles fortifiaient sa conviction de pouvoir exécuter cette tâche, qui faisait partie du travail des Gardiennes.

Andrew, qui, légèrement lié avec lui, le regardait, le vit soudain comme il l’avait vu un moment la veille au chevet de Callista : sous forme de champ vibrant de courants interconnectés et de centres puissants, aux couleurs doucement rayonnantes. Puis il se mit à voir Dezi de la même façon, comprenant ce que faisait Damon, qui mettait en rapport ses vibrations avec celles de Dezi, ajustait les courants de leurs corps – et des gemmes-matrices – pour qu’ils vibrent en résonance parfaite. Cela permettrait à Damon de toucher la matrice de Dezi sans souffrance, sans infliger au jeune homme un choc physique ou nerveux assez fort pour le tuer.

Pour quelqu’un qui n’était pas accordé à sa résonance précise, toucher une matrice pouvait provoquer un choc, des convulsions et même la mort. À tout le moins une souffrance effroyable.

Il vit les résonances s’accorder, puiser ensemble comme si, un instant, les deux champs magnétiques s’étaient fondus et ne faisaient plus qu’un. Damon se leva – Andrew eut l’impression d’un nuage mouvant d’énergie électrique – et s’approcha du jeune homme. Mais Dezi arracha soudain à Damon la maîtrise des résonances, brisant le rapport. Ce fut comme l’explosion de forces conflictuelles. Damon se recroquevilla de souffrance, et Andrew sentit le contrecoup de la douleur qui ébranla les nerfs et le cerveau de Damon. Automatiquement, Damon recula hors du champ, se ressaisit, et commença à se remettre en résonance avec le nouveau champ créé par Dezi. Il pensa, presque avec compassion, que Dezi avait paniqué ; que, le moment venu, il n’avait pas pu endurer le châtiment.

De nouveau, les résonances s’accordèrent, les champs d’énergie commencèrent à vibrer en consonance, de nouveau Damon essaya de rejoindre Dezi, d’écarter physiquement la matrice du champ magnétique de son corps. Et de nouveau, Dezi rompit la résonance, dans une explosion de souffrance qui les ébranla tous les deux.

— Dezi, je sais que c’est très dur, dit Damon avec compassion.

Il pensa que le jeune homme aurait presque pu être Gardienne. Damon n’aurait pas pu briser les résonances ainsi à son âge ! Mais il faut dire qu’il n’avait jamais été aussi désespéré, ni aussi tourmenté. Rompre les résonances était manifestement aussi pénible pour Dezi que pour Damon.

— Essaye de ne pas lutter cette fois, mon garçon. Je ne veux pas te faire de mal.

Alors – ils étaient ouverts l’un à l’autre – il sentit le mépris de Dezi envers sa compassion, et sut qu’il ne s’agissait pas d’une réaction de panique. Dezi luttait comme un beau diable, tout simplement ! Peut-être espérait-il vaincre Damon, user sa résistance ? Damon quitta la salle et revint avec un amortisseur télépathique, curieux appareil diffusant une vibration capable d’émousser les émanations télépathiques dans une vaste bande de fréquences. Il pensa sombrement à la plaisanterie de Domenic, le soir de ses noces. On se servait parfois de ces appareils pour brouiller les fuites télépathiques quand il y avait des étrangers alentour, pour protéger son intimité, pour permettre les discussions secrètes ou prévenir les indiscrétions, involontaires ou non. On s’en servait de temps en temps au Conseil Comyn, ou pour protéger l’entourage d’un adolescent aux prises avec les bouleversements incontrôlables de son éveil télépathique, avant qu’il ait appris à contrôler ses pouvoirs psychiques. Le visage de Dezi changea, paniqué malgré son mépris affiché.

Il avertit Andrew d’une voix blanche :

— Sors du champ, si tu veux. Cela peut faire mal. Je vais m’en servir pour émousser toutes les fréquences qu’il cherchera à projeter.

Andrew secoua la tête.

— Je reste.

Damon perçut sa pensée : je ne te laisserai pas seul avec lui. Damon en fut reconnaissant envers son ami, s’agenouilla et commença à installer l’amortisseur.

Bientôt, il l’eut réglé pour amortir les assauts de Dezi contre sa conscience. Après tout, il n’y avait qu’à observer ses propres résonances par rapport au champ de vibrations physiques de Dezi. Cette fois, quand il entra dans les champs unifiés, l’amortisseur bloqua les tentatives de Dezi pour altérer les fréquences, pour le faire reculer. Il était difficile et douloureux de se mouvoir dans le champ de l’amortisseur, chose que seule une Gardienne aurait dû faire, l’appareil étant réglé sur sa force maximale. Il eut l’impression d’avancer dans un fluide visqueux qui retenait ses membres, obscurcissait son cerveau. À mesure qu’il approchait, Dezi se débattait de plus en plus. Il pouvait s’épuiser dans ses efforts pour modifier les fréquences, mais il ne pouvait plus altérer celles de Damon, et plus il parvenait à changer les siennes, plus le dernier choc serait douloureux.

Doucement, Damon posa la main sur le sachet suspendu au cou de Dezi, ses doigts s’efforçant maladroitement de dénouer le cordon. Dezi s’était remis à gémir et à se débattre, comme un lapin pris au collet, et Damon en fut ému de pitié, bien que la terreur du jeune homme fût maintenant écartée par l’amortisseur. Il parvint à ouvrir le sachet. La pierre bleue, pulsante, rayonnant de la terreur de Dezi, tomba dans sa main. Refermant les doigts sur elle, il ressentit un spasme terrible, vit Dezio s’effondrer, comme abattu par un coup foudroyant. Angoissé, Damon se demanda s’il l’avait tué. Il mit la matrice dans le champ de l’amortisseur, et la vit s’apaiser ne pulsant bientôt plus que de vibrations paisibles. Dezi était sans connaissance, la tête mollement tournée de côté, l’écume aux lèvres. Damon dut faire un effort pour se souvenir d’Andrew, inconscient dans la tempête, endormi dans la neige d’un sommeil mortel, pour penser à la souffrance de Callista si elle s’était retrouvée abandonnée à son réveil, ou veuve, avant de pouvoir dire :

— C’est fait.

Il mit la matrice quelques minutes sous l’amortisseur, la vit se ternir, ses lumières presque éteintes. Elle était toujours vivante, mais sa force diminuée au point de ne plus pouvoir être utilisée pour le laran.

Il jeta un regard de pitié, sachant qu’il avait aveuglé le coupable. La situation de Dezi était pire que celle de Damon quand on l’avait renvoyé d’Arilinn. Malgré le crime de Dezi, Damon ne pouvait s’empêcher de plaindre le jeune homme, télépathe si puissant, au potentiel plus élevé que bien d’autres travaillant actuellement dans les écrans et les relais. Par les enfers de Zandru, pensa-t-il, quelle perte ! Et il l’avait mutilé.

Il dit avec lassitude :

— Finissons-en, Andrew. Passe-moi cette boîte, veux-tu ?