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Il l’avait obtenue de Dom Esteban, qui y conservait quelques bijoux. Mettant la matrice à l’intérieur et refermant le couvercle, il repensa au conte de fées où le géant conserve son cœur hors de son corps, dans l’endroit le plus secret, pour qu’on ne puisse pas le tuer à moins de trouver son cœur caché. Fermant la serrure-matrice de la boîte en la touchant de sa gemme, il expliqua rapidement à Andrew ce qu’il faisait :

— On ne peut pas détruire la matrice ; Dezi mourrait avec elle. Mais je l’enferme à l’aide de cette serrure-matrice, que rien ne peut ouvrir à part ma propre matrice accordée à ses vibrations.

La boîte fermée, il alla la ranger dans une réserve, puis revint et se pencha sur Dezi, vérifiant sa respiration, les battements précipités de son cœur.

Il survivrait.

Mutilé… aveuglé… mais il survivrait. À sa place, Damon aurait préféré mourir.

Damon se redressa, écoutant les derniers bruits de la tempête qui se calmait au-dehors. Tirant sa dague, il trancha les liens de Dezi, pendant qu’il aurait été plus charitable de lui trancher la gorge. Lui, il aurait mieux aimé mourir. La terrible résistance qu’avait opposée Dezi n’était-elle qu’une tentative de suicide ?

Soupirant, il déposa un peu d’argent à côté du jeune homme, et dit à Andrew d’une voix étranglée :

— Dom Esteban m’a donné cela pour lui. Il ira sans doute à Thendara, où Domenic a promis de le faire entrer dans les cadets. Travaillant avec la Garde de la Cité, il ne pourra pas faire grand mal et arrivera à se créer une situation. Domenic s’occupera de lui – par loyalisme envers la famille. Dezi n’aura même pas à lui confesser ce qu’il a fait. Il finira par s’en remettre.

Plus tard, tandis qu’Andrew veillait Callista toujours endormie, il raconta tout à Ellemir, réaffirmant à la fin ce qu’il avait pensé plusieurs fois.

— Je n’aurais plus désiré vivre. Quand j’ai sorti ma dague pour couper ses liens, je me suis demandé s’il ne serait pas plus charitable de le tuer. Mais j’ai continué à vivre après mon renvoi d’Arilinn. Dezi doit avoir le choix, lui aussi.

Il soupira, se rappelant le jour où il avait quitté Arilinn, aveuglé de douleur, encore hébété de la rupture des liens du cercle de la Tour, les liens les plus étroits connus de ceux qui ont le laran, plus étroits que la parenté, plus étroits que les liens des amants, plus étroits que ceux unissant mari et femme…

— J’ai fini par perdre le désir de mourir, dit-il, mais il m’a fallu longtemps pour retrouver le désir de vivre.

Serrant Ellemir contre lui, il pensa : jusqu’à ce que nous nous aimions.

Les yeux d’Ellemir s’embuèrent de tendresse, puis, la bouche dure, elle dit :

— Tu aurais dû le tuer.

Damon, pensant à Callista qui avait frôlé la mort de si près sans le savoir, se dit qu’elle était amère, tout simplement. Andrew était le mari de sa sœur, elle avait été liée à lui par la matrice pendant leurs longues recherches pour retrouver Callista, et ils avaient été intimement unis tous les quatre pendant ce bref moment de partage amoureux, avant d’être brutalement séparés par le réflexe terrifiant que Callista n’avait pas pu contrôler. Comme Ellemir, Damon avait été lié avec Andrew, il avait senti sa force et sa gentillesse, sa tendresse et sa passion… et c’était l’homme que Dezi avait tenté d’assassiner, par jalousie. Dezi, qui avait lui-même été lié à Andrew lorsqu’ils avaient soigné les pieds gelés des hommes, et qui le connaissait aussi, qui connaissait ses qualités et sa bonté.

Implacable, Ellemir répéta :

— Tu aurais dû le tuer.

Des mois plus tard, Damon réalisa qu’il ne s’agissait pas d’amertume, mais de prémonition.

Au matin, la tempête s’était calmée, et Dezi, emportant l’argent de Dom Esteban, ses vêtements et son cheval, avait quitté Armida. Damon, se sentant presque coupable, espérait qu’il parviendrait à vivre, qu’il arriverait sans encombre à Thendara où il serait sous la protection de Domenic. Après tout, Domenic, héritier d’Alton, était son demi-frère. Damon en était sûr, à présent ; personne, sinon un vrai Comyn, n’aurait pu lui opposer une telle résistance.

Domenic s’occuperait de lui, pensa-t-il. Mais son cœur était accablé d’un grand poids, qui ne le quitta plus.

10

Andrew rêvait…

Il errait dans le blizzard qu’il entendait dehors, charriant neige et grêle, poussé par des vents violents sur les hauteurs d’Armida. Mais il n’avait jamais vu Armida. Il était seul, et il errait dans un désert sans routes et sans abris, comme lorsque l’avion cartographique s’était abattu, l’abandonnant dans ce monde étrange. Il trébuchait dans la neige, le vent lui brûlait les poumons, et une voix murmurait dans son esprit : il n’y a rien pour toi ici.

Puis il vit la jeune fille.

Et la voix murmura dans sa tête : tout cela s’est déjà produit. Elle portait une chemise de nuit vaporeuse et déchirée, il voyait sa peau blanche par les déchirures du tissu, qui pourtant ne flottait pas au vent, et ses cheveux restaient immobiles dans la tempête furieuse. Elle n’était pas là, c’était un fantôme, un rêve, une jeune fille qui n’avait jamais existé, et pourtant il savait, à un autre niveau de réalité, que c’était Callista, que c’était sa femme. Ou bien tout n’avait-il été qu’un rêve à l’intérieur d’un rêve, rêvé tandis qu’il gisait dans la neige, et qu’il resterait couché là en suivant son rêve, jusqu’à sa mort… ? Il se débattit, s’entendit crier…

Le blizzard avait disparu. Il était couché dans sa chambre à Armida. La tempête se calmait, et des braises rougeoyaient dans la cheminée. À leur lumière, il voyait vaguement Callista – ou était-ce Ellemir, qui dormait à son côté depuis la nuit où le réflexe psi qu’elle ne pouvait pas contrôler les avait foudroyés au milieu de leur amour ?

Les jours qui suivirent la tentative de meurtre de Dezi, Andrew souffrant encore du contrecoup de la commotion cérébrale, du choc et du froid, avait dormi pratiquement sans interruption. Il toucha la blessure de son front. Damon lui avait enlevé les points de suture deux jours plus tôt, et une croûte s’était formée. Il conserverait une petite cicatrice. Mais il n’avait pas besoin de cicatrice pour se rappeler la force foudroyante qui l’avait arraché aux bras de Callista. Il se rappela qu’autrefois, sur Terra, l’électrode sur les parties génitales était une forme assez commune de torture. Pourtant, ce n’était pas la faute de Callista ; elle avait failli mourir du choc éprouvé en apprenant ce qu’elle avait fait.

Elle continuait à garder le lit, et pour Andrew, elle n’allait pas mieux. Il savait que Damon s’inquiétait au sujet de celle-ci. Il l’abreuvait abondamment de tisanes aux odeurs étranges, discutant son état en un vocabulaire auquel Andrew ne comprenait presque rien. Il avait l’impression d’être la cinquième jambe d’un cheval. Et même quand il commença lui-même à aller mieux, à désirer travailler, il ne put pas s’absorber dans les activités généralement épuisantes des haras. Avec la saison des blizzards, tout s’était arrêté. Une poignée de serviteurs, empruntant les tunnels souterrains, s’occupaient des chevaux de selle et des vaches fournissant le lait à la maison. Quelques jardiniers s’occupaient des serres. En principe, Andrew les dirigeait, mais ils savaient ce qu’ils avaient à faire.

Sans Callista, rien ne le retenait ici, et il n’avait pas été seul une seconde avec elle depuis le fiasco. Damon avait exigé qu’Ellemir dorme à côté d’elle, qu’elle ne soit jamais seule, même dans son sommeil, affirmant que sa jumelle remplirait mieux ce rôle que quiconque.