Infatigable, Ellemir l’avait soignée nuit et jour. En un sens, Andrew lui était reconnaissant de ces soins attentifs ; car il pouvait faire si peu pour Callista en ces circonstances ! Mais en même temps, il lui en voulait d’être ainsi séparé de sa femme, isolement qui soulignait la fragilité du lien les unissant.
Il aurait pu la soigner, la cajoler, la soulever dans ses bras… mais on ne le laissait jamais un instant seul avec elle, et de cela aussi, il leur en voulait. Pensaient-ils vraiment que, seul avec Callista, Andrew se serait jeté sur elle comme une bête, pour la violer ? Nom d’un chien, pensait-il, il avait davantage de chances de ne plus jamais oser la toucher, même du bout du doigt. Il avait simplement envie d’être avec elle. Elle avait besoin de savoir qu’il l’aimait encore, disaient-ils, et ils agissaient comme s’ils n’osaient pas les laisser seuls ensemble une minute…
Réalisant qu’il ressassait, obsédé, des frustrations auxquelles il ne pouvait rien, il se tourna dans son lit et essaya de se rendormir. Il entendit la respiration paisible d’Ellemir, et le souffle agité de Callista qui se retourna. Il essaya de la contacter mentalement, mais n’obtint qu’un vague frôlement. Elle dormait profondément, sous l’influence des potions somnifères de Damon ou de Ferrika. Il aurait bien voulu savoir ce qu’ils lui donnaient, et pourquoi. Il avait confiance en Damon, mais il aurait voulu que Damon ait aussi un peu confiance en lui.
Et la présence d’Ellemir suscitait en lui une vague irritation, Ellemir, si semblable à sa jumelle, mais saine et rose, alors que Callista était pâle et malade… Callista, telle qu’elle aurait dû être. Sa grossesse, même interrompue très tôt, avait adouci ses formes, soulignant encore le contraste avec la minceur anguleuse de Callista. Nom d’un chien, il ne fallait pas penser à Ellemir. C’était la sœur de sa femme, l’épouse de son meilleur ami, qui lui était interdite entre toutes. De plus, étant télépathe, elle recevrait sa pensée, et en serait mortellement gênée. Damon lui avait dit un jour que, dans une famille de télépathes, une pensée concupiscente était l’équivalent d’un viol. Il ne désirait pas Ellemir – c’était simplement sa belle-sœur – mais elle lui faisait penser à ce que Callista aurait pu être si elle avait été libérée de l’emprise maudite de la Tour.
Elle était si gentille avec lui…
Longtemps après, il sombra dans le sommeil et se remit à rêver.
Il était dans la petite bergerie où Callista, se déplaçant dans le surmonde, monde de la pensée et de l’illusion, l’avait conduit à travers le blizzard, après l’accident de son avion. Non, ce n’était pas la bergerie ; c’était l’étrange forteresse illusoire que Damon avait érigée dans leurs esprits, irréelle sauf au regard de leur pensée, mais douée de sa propre solidité dans le monde mental, de sorte qu’il en voyait les pierres et les briques. Il s’assit, comme il s’était assis alors, dans la pénombre, et aperçut la jeune fille allongée près de lui, forme fantomatique immobile et endormie. Comme il l’avait fait alors, il tendit la main pour la toucher, et réalisa qu’elle n’était pas là, qu’elle n’existait pas dans le même plan que lui, mais que sa forme, à travers le surmonde, dont elle lui avait expliqué que c’était le double énergétique du monde réel, était venue à lui à travers l’espace, et peut-être aussi à travers le temps, se matérialisant comme pour se moquer de lui. Mais elle ne se moquait pas de lui.
Elle le considéra avec un sourire grave, comme elle l’avait fait alors, et dit l’œil malicieux : « Ah, comme c’est triste. C’est la première, la toute première fois, que je suis couchée près d’un homme, et je n’en tire aucun plaisir. »
« Mais tu es ici avec moi, à présent, ma bien-aimée », murmura-t-il, tendant la main vers elle. Et cette fois, elle fut dans ses bras, tendre et aimante, offrant la bouche à son baiser, se blottissant contre lui avec une timide ardeur, comme elle l’avait fait l’autre jour, mais un seul instant.
« Cela ne prouve-t-il pas que tu es prête, mon amour ? » Il l’attira contre lui, leurs lèvres se rencontrèrent, leurs corps moulés l’un contre l’autre. Il ressentit de nouveau l’aiguillon du désir, mais il avait peur. Pour une raison mystérieuse, il ne devait pas la toucher… et soudain, en un instant de tension et de peur, elle lui sourit, et il vit Ellemir dans ses bras, si semblable à sa sœur, et si différente.
Il s’écria : « Non ! » et s’écarta, mais de ses mains, petites mais fortes, elle l’attira à elle. Elle lui sourit en disant : « J’ai dit à Callista de te faire savoir que je voulais bien, comme il est dit dans la Ballade d’Hastur et Cassilda. » Regardant autour de lui, il vit Callista qui les considérait en souriant…
Il s’éveilla en sursaut, choqué et honteux, s’assit dans son lit et embrassa vivement la pièce du regard pour s’assurer que rien ne s’était passé, rien. Il faisait jour, et Ellemir se leva en bâillant dans sa mince chemise de nuit. Andrew détourna vivement les yeux.
Elle ne le remarqua même pas – il n’était pas un homme pour elle – mais continua à évoluer devant lui, à demi nue ou vêtue, suscitant en lui une vague frustration qui n’était pas vraiment sexuelle… Il se rappela qu’il était sur leur monde, et que c’était à lui de s’habituer à leurs coutumes, au lieu de leur imposer les siennes. C’était seulement sa frustration, et la réalité honteuse de son rêve, qui attiraient son attention sur Ellemir. Mais comme cette pensée se formulait clairement dans son esprit, elle se tourna lentement vers lui et le regarda dans les yeux. Son regard était grave, mais elle sourit, et soudain, il se souvint de son rêve, et il sut qu’elle l’avait partagé, que ses pensées, ses désirs à lui s’étaient mêlés à son rêve, à elle.
Quelle canaille je fais ! Ma femme est malade à mourir, et voilà que je désire sa sœur jumelle… Il essaya de se détourner, espérant qu’Ellemir ne recevrait pas sa pensée. La femme de mon meilleur ami.
Pourtant, son esprit conservait le souvenir des paroles de son rêve : « J’ai dit à Callista de te faire savoir que je voulais bien…»
Elle lui sourit, l’air troublée. Il sentit qu’il aurait dû s’excuser auprès d’elle de cette pensée. Mais elle dit, très douce :
— Ne t’inquiète pas, Andrew.
Un instant, il douta qu’elle eût parlé tout haut. Il battit des paupières, mais avant qu’il ait trouvé quoi répondre, rassemblant ses vêtements, elle disparut dans la salle de bains.
En silence, il s’approcha de la fenêtre et contempla la tempête moribonde. Aussi loin que portait son regard, tout était blanc, d’une blancheur que le grand soleil rouge colorait de rose derrière les nuages. Et le vent avait formé dans cet océan immobile des vagues qui ondulaient jusqu’aux pieds des lointaines montagnes. Andrew se dit que le temps reflétait son humeur : gris, maussade et insupportable.
Comme il était fragile, le lien qui l’unissait à Callista ! Et pourtant, il savait qu’il ne partirait jamais. Il avait découvert trop de profondeurs inconnues, trop d’étrangetés en lui-même. L’ancien Carr, l’Andrew Carr de l’Empire Terrien, avait totalement cessé d’exister en ce jour lointain où Damon les avait tous mis en contact par l’intermédiaire de la matrice. Il referma ses doigts sur la pierre, dure et fraîche dans le sachet isolant suspendu à son cou, conscient que c’était un geste propre aux natifs de Ténébreuse, et qu’il avait vu faire à Damon des centaines de lois. Ce geste automatique lui rappela avec force l’étrangeté de sa nouvelle planète.
Il ne reviendrait jamais dans son monde. Il devait se construire une nouvelle vie ici même, ou passer les années qui lui restaient à vivre comme un spectre, un fantôme, un néant.