Quelques jours plus tôt, il se croyait encore bien engagé sur le chemin de cette vie nouvelle. Il avait un travail intéressant, une famille, des amis, un frère, une sœur, un second père, une épouse aimante et aimée. Puis, la décharge foudroyante d’un éclair invisible avait anéanti son nouveau monde autour de lui, et de nouveau, il s’était trouvé accablé de son étrangeté. Il s’y noyait, il y sombrait… Même Damon, son frère, si proche et amical, était devenu froid et étrange.
Ou n’était-ce pas plutôt Andrew qui voyait maintenant de l’étrangeté dans tout et dans tous ?
Il vit Callista remuer dans son lit, et craignant soudain que ses pensées ne la dérangent, rassembla ses vêtements et entra dans la salle de bains.
Quand il revint, Ellemir avait réveillé Callista et avait fait sa toilette : elle l’avait lavée, vêtue d’une chemise de nuit propre et avait natté ses cheveux. On avait apporté le déjeuner, et Damon et Ellemir l’attendaient autour de la table où ils prenaient leurs repas depuis la maladie de Callista.
Mais Ellemir, debout près de sa sœur, semblait troublée. À l’entrée d’Andrew, elle disait d’une voix inquiète :
— Callista, je voudrais que tu laisses Ferrika t’examiner. Je sais qu’elle est jeune, mais elle a été formée à la Maison de la Guilde des Amazones, et c’est la meilleure sage-femme que nous ayons jamais eue à Armida. Elle…
— Les services d’une sage-femme, l’interrompit Callista, légèrement ironique, voilà bien la chose dont j’ai le moins besoin dans le présent, et dont j’aurai vraisemblablement le moins besoin dans l’avenir !
— Quand même, Callista, elle connaît bien toutes sortes de maladies typiquement féminines. Elle pourrait certainement faire pour toi davantage que moi. Damon, qu’en penses-tu ?
Debout près de la fenêtre, il contemplait la neige. Il se retourna et dit, en fronçant les sourcils :
— Personne n’a plus de respect que moi pour Ferrika et ses compétences, Elli. Mais je ne crois pas qu’elle ait l’expérience de ce dont souffre Callista. Même dans les Tours, ce n’est pas fréquent.
— Je n’y comprends rien, dit Andrew. Est-ce encore le début de la menstruation ? Si c’est plus grave, pourquoi ne pas te laisser examiner par Ferrika ? termina-t-il, en s’adressant directement à Callista.
Callista secoua la tête.
— Non, la menstruation a cessé depuis quelques jours. Je crois, dit-elle, regardant Damon en riant, que je suis paresseuse, tout simplement, et que je profite de ma faiblesse.
— Je voudrais que ce soit ça, Callista, dit Damon, venant s’asseoir à la table. Je voudrais te trouver assez forte pour te lever aujourd’hui.
Il la regarda beurrer lentement une bouchée de pain d’une main faible. Elle la mit dans sa bouche et mâcha, mais Andrew ne la vit pas avaler.
Ellemir rompit un morceau de pain et dit :
— Nous avons une douzaine de filles de cuisine, mais si je ne suis pas là pendant un ou deux jours, le pain est immangeable !
Andrew trouvait que le pain était comme d’habitude : chaud, parfumé, grossier, avec son mélange de farine et de noix écrasées, qui était la nourriture de base sur Ténébreuse. Il était odorant et savoureux, mais aujourd’hui, sa texture grossière, ses herbes étranges ne lui disaient rien. Callista non plus ne mangeait pas, et Ellemir semblait troublée.
— Tu veux que je te fasse monter autre chose, Callista ?
Callista secoua la tête.
— Non, vraiment, je ne peux pas, Elli. Je n’ai pas faim…
Elle n’avait pratiquement rien mangé depuis des jours. Au nom de Dieu, pensa Andrew, quelle est sa maladie ?
Damon dit avec une brusquerie soudaine :
— Tu vois, Callista, je te l’avais bien dit ! Tu as travaillé avec les matrices… Combien ? Neuf ans ? Tu sais ce que ça signifie quand on ne peut pas manger !
L’air effrayé, elle répondit :
— J’essaye, Damon. Je vais manger, tu vas voir.
Elle mit une cuillerée de compote dans son assiette, et l’avala, en s’étranglant à moitié. Damon l’observait, troublé, se disant que ce n’était pas à ça qu’il pensait, qu’il n’avait pas l’intention de la forcer à feindre la faim qu’elle n’éprouvait pas. Il dit, contemplant les ondulations de la neige rougie par le soleil :
— Si le temps s’améliorait, j’enverrais quelqu’un à Neskaya. La leronis pourrait peut-être venir t’examiner.
— On dirait que la tempête se calme, dit Andrew, mais Damon secoua la tête.
— Ce soir, il neigera plus fort que jamais. Je connais le temps dans ces montagnes. Quiconque partant ce matin sera bloqué dans la neige dès midi.
Et effectivement, peu après midi, la neige se remit à tomber à gros flocons, d’abord lentement, puis de plus en plus vite, en tourbillons irrésistibles qui estompaient le paysage et les contours des montagnes. Andrew, passant d’écuries en serres par les tunnels pour superviser les palefreniers et les jardiniers, la regardait tomber, à la fois incrédule et indigné. Comment le ciel pouvait-il contenir autant de neige ?
Il remonta en fin d’après-midi, dès qu’il eut accompli le peu qu’il pouvait faire. Comme toujours quand il avait quitté Callista quelques heures, il fut consterné. Depuis le matin, elle semblait avoir encore maigri et pâli, elle paraissait dix ans de plus que sa jumelle. Mais elle l’accueillit, les yeux brillants, et quand il prit sa main dans la sienne, elle la serra passionnément.
— Tu es seule, Callista ? Où est Ellemir ?
— Elle passe un moment avec Damon. Les pauvres, ils ne sont jamais ensemble ces temps-ci ; il y en a toujours un près de moi.
Elle remua, tourmentée par des douleurs qui semblaient ne jamais la quitter.
— Louée soit Avarra, mais je suis fatiguée d’être au lit.
Il se pencha sur elle et la souleva dans ses bras.
— Alors, je vais te tenir un peu sur mes genoux, dit-il, l’emportant dans un fauteuil près de la fenêtre.
Légère et abandonnée, la tête posée contre son épaule, elle lui fit l’impression d’une enfant. Il était bouleversé d’une immense tendresse, sans désir – comment un homme aurait-il pu importuner cette malade de son désir ? Il la berça doucement.
— Raconte-moi ce qui se passe, Andrew. Je suis tellement isolée ; la fin du monde aurait pu survenir, et je ne m’en serais même pas aperçue.
Montrant le désert blanc par la fenêtre, il répondit :
— Il ne s’est pas passé grand-chose, comme tu vois. Il n’y a rien à raconter, à moins que tu ne veuilles savoir combien de fruits mûrissent en ce moment dans les serres.
— C’est quand même bon de savoir qu’elles n’ont pas été détruites par la tempête. Parfois, les verres se cassent et les plantes sont tuées. Mais il est encore un peu tôt dans la saison pour ça, dit-elle, se renversant contre lui, très lasse, comme épuisée par l’effort de parler.
Andrew la serrait sur son cœur, heureux qu’elle ne s’écarte pas, heureux qu’elle recherche son contact autant qu’elle l’avait craint auparavant. Peut-être avait-elle raison : maintenant que son cycle normal avait commencé, le temps et la patience arriveraient peut-être à vaincre le conditionnement de la Tour. Ses yeux se fermèrent ; elle parut s’endormir.
Ils restèrent ainsi, immobiles, quand Damon, entrant brusquement dans la chambre, se pétrifia, consterné. Il ouvrit la bouche, mais Andrew perçut sa pensée avant qu’il l’ait exprimée en paroles :
Andrew ! Pose-la ! Vite, écarte-toi d’elle !
Andrew releva la tête avec colère, mais devant la détresse de Damon, il souleva Callista et la remit vivement dans son lit, où elle resta allongée, inerte, inconsciente.