Il fronça les sourcils.
— Je voudrais bien savoir ce que Léonie lui a fait, exactement. En attendant, je t’ai demandé de ne pas la toucher. Et il faut m’écouter.
— As-tu peur qu’elle n’essaye de me foudroyer une deuxième fois ?
Damon secoua la tête.
— Je ne crois pas qu’elle en ait la force actuellement. En un sens, c’est pire. Elle réagit à ton contact, mais les canaux, n’étant pas dégagés, sont dans l’impossibilité de véhiculer l’énergie sexuelle. Deux séries de réflexes opèrent en même temps, chacune brouillant l’autre et inhibant l’une ou l’autre de ces fonctions.
— Je comprends de moins en moins, dit Andrew, se prenant la tête dans les mains.
Damon se mit donc en devoir de simplifier encore davantage.
— Une Gardienne entraînée doit parfois coordonner huit ou dix télépathes. Travaillant dans les anneaux énergon, il lui faut canaliser ces forces à travers son corps. Elle supporte des stress psi énormes, comme… – il emprunta l’analogie à l’esprit d’Andrew – comme un transformateur d’énergie. De sorte qu’elle ne peut pas, elle n’ose pas, s’en remettre à la sélectivité normale de l’adulte ordinaire. Il lui faut conserver ses canaux en permanence totalement dégagés pour le passage des forces psi. Tu te rappelles ce que nous a dit ma sœur Marisela ?
Dans l’esprit de Damon, il entendit l’écho de ces paroles : Autrefois, les Gardiennes d’Arilinn ne pouvaient pas partir même si elles le voulaient… Les Gardiennes d’Arilinn ne sont pas des femmes, mais des emmasca…
— De nos jours, on ne neutralise plus les Gardiennes. On s’en remet à leur vœu de virginité, et à un intense conditionnement anti-sexuel qui conserve leurs canaux totalement dégagés. Mais une Gardienne n’en est pas moins femme, et si elle tombe amoureuse, elle a de grandes chances de commencer à réagir sexuellement, parce que les canaux ont repris leur sélectivité normale, pour l’énergie soit psi soit sexuelle. Elle doit renoncer à ses fonctions de Gardienne, parce que ses canaux ne sont plus totalement dégagés. Elle peut toujours manier les forces psi ordinaires, mais pas les stress énormes d’une Gardienne, les anneaux et les relais énergon – bon, laisse ça de côté, tu n’y connais pas grand-chose. Dans la pratique, une Gardienne dont le conditionnement a échoué renonce totalement à travailler avec le laran. Je trouve ça stupide, mais c’est notre coutume. C’est ce que Callista attendait : après avoir commencé à réagir à ton contact, elle pensait que ses canaux reprendraient leur sélectivité normale, comme chez toute télépathe ordinaire.
— Alors, pourquoi n’est-ce pas arrivé ? demanda Andrew.
— Je ne sais pas, dit Damon, désespéré. Je n’ai jamais rien vu de pareil. Je répugne à penser que Léonie ait altéré ses canaux de telle sorte qu’ils ne puissent jamais plus fonctionner sélectivement, mais à part ça, je ne comprends pas ce que ce pourrait être. Et comme elle a manifestement modifié ses canaux d’une façon ou d’une autre pour qu’elle reste physiologiquement immature, je ne vois que ça. Tu comprends maintenant pourquoi tu ne dois pas la toucher, Andrew ? Ce n’est pas parce qu’elle pourrait te foudroyer de nouveau – et sans doute te tuer cette fois – mais parce qu’elle mourrait, plutôt. Ce serait si facile pour elle que ça me terrifie d’y penser. Non, c’est parce que les réflexes sont toujours là, qu’elle les combat et que ça la tue.
Andrew enfouit son visage dans ses mains.
— Et moi qui l’ai suppliée… dit-il d’une voix presque inaudible.
— Tu ne pouvais pas savoir, dit doucement Damon. Elle ne savait pas non plus. Elle croyait se déconditionner normalement, sinon elle n’aurait pas pris ce risque Pour toi, elle avait accepté de renoncer entièrement à la fonction psi des canaux. Sais-tu ce que ça signifie pour elle ?
— Toute cette souffrance, murmura Andrew. Je n’en suis pas digne.
— Et c’est tellement inutile ! intervint Damon.
C’était un blasphème. Aucune loi n’était plus stricte que celle interdisant à une Gardienne de travailler avec la matrice, une fois qu’elle était relevée de son serment, et qu’elle avait perdu sa virginité.
— C’est ce qu’elle a voulu, Andrew. Renoncer à sa mission de Gardienne, pour toi.
— Alors, que peut-on faire ? demanda Andrew. Elle ne peut pas vivre comme ça, ça va la tuer !
— Je vais être obligé de dégager ses canaux, dit Damon avec effort. Et elle ne veut pas.
— Pourquoi ?
Damon ne répondit pas tout de suite. Il dit enfin :
— Généralement, ça se fait sous l’influence du kirian, et je n’en ai pas. Sans kirian, c’est épouvantablement douloureux.
Il répugnait à donner l’impression que Callista était lâche, mais il se sentait incapable d’expliquer à Andrew la véritable raison du refus de la jeune femme. Il aperçut soudain le rryl dans son étui, ce qui lui fournit une diversion bienvenue.
— Mais si elle se sent assez bien pour demander sa harpe, c’est sans doute qu’elle va vraiment mieux, dit-il avec une lueur d’espoir. Apporte-la-lui, Andrew.
Il fit une pause et ajouta, hésitant :
— Mais ne la touche pas. Elle réagit toujours à ton contact.
— N’est-ce pas ce qu’elle désire ?
— Pas avec ces deux systèmes surchargés qui se chevauchent, dit Damon.
Baissant la tête, Andrew dit à voix basse :
— Je te le promets.
Quittant Damon, il entra dans la chambre de Callista et se pétrifia sur place. Callista était allongée, immobile, muette, et, pendant un affreux instant, il ne la vit même pas respirer. Elle avait les yeux ouverts mais elle ne le voyait pas, et elle ne le suivit pas du regard quand il s’avança dans la pièce. La peur lui broya le cœur, un hurlement terrible s’étrangla dans sa gorge. Il pivota pour appeler Damon, mais celui-ci avait déjà reçu l’impact télépathique de sa panique et fit irruption dans la chambre. Puis il poussa un énorme soupir de soulagement.
— Ce n’est rien, dit-il, chancelant et se retenant à Andrew. Elle n’est pas morte, elle… elle a quitté son corps. Elle est dans le surmonde, c’est tout.
— Que pouvons-nous faire pour elle ? demanda Andrew considérant les yeux ouverts et aveugles.
— Dans son état actuel, elle ne pourra pas y rester longtemps, dit Damon, d’une voix où se mêlaient le trouble, l’inquiétude et l’espoir. Je ne savais même pas qu’elle était assez forte pour ça. Mais si elle l’est…
Il n’exprima pas tout haut sa pensée, mais Andrew la reçut dans son esprit : Si elle l’est, ce n’est peut-être pas aussi grave que nous le craignions.
Evoluant dans les espaces gris du surmonde, Callista perçut leurs cris et leur frayeur, mais faiblement, comme en rêve. Pour la première fois depuis une éternité, elle ne souffrait pas. Elle avait abandonné son corps meurtri derrière elle, comme un vêtement trop large, et était entrée dans un royaume familier. Elle se sentit reprendre vie dans le surmonde, le corps tranquille et frais, en paix comme autrefois… Elle se vit enveloppée de ses voiles translucides de Gardienne, de leronis, de magicienne. Est-ce que je me vois encore ainsi ? se demanda-t-elle, profondément troublée. Je ne suis plus une Gardienne, mais une femme mariée, en cœur et en esprit, sinon en fait…
La vacuité du monde gris l’effraya. Elle sonda, presque machinalement, cherchant des repères, et vit au loin la faible luminescence du réseau d’énergie équivalant, dans ce monde, à la Tour d’Arilinn.
Je ne peux pas y aller, pensa-t-elle, j’y ai renoncé Pourtant, avec cette pensée, surgit en elle la nostalgie passionnée de ce monde qu’elle avait laissé derrière elle pour toujours. Comme si cette nostalgie avait suscité sa réponse, la luminescence s’aviva, puis, presque avec la rapidité de la pensée, elle fut là, à l’intérieur du Voile, dans sa retraite secrète, le Jardin des Parfums, le Jardin de la Gardienne.