Elle vit alors une silhouette voilée prendre lentement forme devant elle. Elle n’eut pas besoin de voir le visage de Léonie pour la reconnaître.
— Ma chère enfant, dit Léonie.
Callista savait que ce n’était qu’un contact mental très ténu, mais si réelle était leur présence dans ce royaume familier que la voix de Léonie résonnait plus vibrante, plus chaude, plus tendre qu’elle ne l’avait jamais été dans la vie. Léonie ne pouvait se permettre l’émotion qu’à ce niveau non physique, elle le savait.
— Pourquoi viens-tu à nous ? Je pensais que tu l’étais éloignée à jamais, chiya. Ou bien t’es-tu égarée en rêve ?
— Ce n’est pas un rêve, kiya.
Une onde de colère la submergea, qu’elle contrôla aussitôt comme on le lui avait appris depuis l’enfance, car la colère des Alton pouvait tuer. Rejetant la tendresse de Léonie, elle déclara, d’un ton froid et exigeant :
— Je suis venue te demander pourquoi tu m’as donné une bénédiction mensongère ! Pourquoi m’as-tu menti ? Pourquoi m’as-tu liée de nœuds que je ne peux pas dénouer, de sorte que mon mariage n’est qu’une farce ? Etais-tu jalouse de mon bonheur, toi qui ne sais pas ce que c’est ?
Léonie tressaillit et répondit d’une voix douloureuse :
— J’espérais que tu étais heureuse et que tu avais déjà consommé ton mariage, chiya.
— Tu sais ce que tu avais fait pour que ce soit impossible ! Peux-tu jurer que tu ne m’as pas neutralisée, comme on le faisait autrefois à la Dame d’Arilinn ?
Le visage de Léonie s’emplit d’horreur.
— Les Dieux m’en sont témoins, mon enfant, et les reliques sacrées de Hali, tu n’as pas été neutralisée. Mais, Callista, tu étais très jeune quand tu es arrivée à la Tour…
Le temps sembla se renverser aux paroles de Léonie, et Callista se sentit entraînée vers l’époque à demi oubliée où, ses cheveux bouclant encore sur ses joues et non nattés comme ceux d’une femme, elle avait éprouvé ce respect craintif en présence de Léonie, avant qu’elle ne fût devenue la mère, le guide, l’enseignante, la prêtresse…
— Tu as réussi à devenir Gardienne, alors que six autres avaient échoué, mon enfant. Je croyais que tu en étais fière.
— Je l’étais, murmura Callista, baissant la tête.
— Mais tu m’as induite en erreur, Callista, sinon je ne t’aurais jamais laissée partir. Tu m’as fait croire – ce que je pensais presque impossible – que tu réagissais à ton amant, que si tu n’avais pas partagé sa couche, cela ne tarderait plus. J’ai donc cru que, peut-être, je n’avais pas vraiment réussi, que ton succès de Gardienne venait peut-être de ce que tu te croyais libre de ces attachements qui tourmentent les autres femmes. Alors, quand l’amour est apparu dans ta vie et que tu as voulu suivre ton cœur, comme cela s’est produit pour bien des Gardiennes, il n’était plus possible que ton corps reste indifférent. Je t’ai dont bénie et déliée de ton serment. Mais si ce n’est pas exact, Callista, si ce n’est pas exact…
Callista se rappela les sarcasmes furieux de Damon : Vas-tu passer ta vie à compter les trous dans les serviettes et à préparer des épices pour la cuisine, toi qui étais Callista d’Arilinn ? Léonie entendit aussi ces paroles en écho.
— Je te l’ai déjà dit, ma chérie, et je te le répète. Tu peux revenir parmi nous. Avec un peu de temps el d’entraînement, tu redeviendras des nôtres.
Elle fit un geste, l’air frémit, et Callista se retrouva vêtue des voiles écarlates de Gardienne, ses ornements rituels à son front et à son cou.
— Reviens à nous, Callista. Reviens.
Elle dit, d’une voix défaillante :
— Mon mari…
Léonie écarta cette objection d’un geste.
— Le mariage libre n’est rien, Callista, c’est une fiction juridique, sans importance tant que l’union n’est pas consommée. Qu’est-ce qui te lie à cet homme ?
Callista voulut dire : « L’amour », mais, sous le regard méprisant de Léonie, elle ne put prononcer le mot. Elle dit :
— Une promesse, Léonie.
— Ta promesse envers nous est antérieure. Tu es née pour ce travail, Callista, c’est ta destinée. Tu as consenti à ce qu’on t’a fait, ne l’oublie pas. Tu faisais partie d’un groupe de sept jeunes filles venues à nous cette année-là. Six ont échoué, les unes après les autres. Elles étaient déjà adultes, et leurs canaux nerveux matures. Elles ont trouvé trop douloureux le dégagement des canaux et le conditionnement anti-sexuel. Puis il y a eu Hillary Castamir, te souviens-tu ? Elle est devenue Gardienne, mais tous les mois, à l’époque de son cycle, elle souffrait de convulsions, et ce prix a paru trop lourd à payer. J’étais désespérée, Callista, tu te rappelles ? Je faisais le travail de trois Gardiennes, et ma santé a commencé à en souffrir. Pour cette raison, je t’ai tout expliqué, et tu as consenti…
— Comment pouvais-je consentir ? s’écria Callista avec désespoir. J’étais une enfant ! Je ne comprenais même pas ce que tu me demandais !
— Pourtant tu as consenti à recevoir la formation alors que tu n’étais pas encore femme et que tes canaux étaient toujours immatures. Et tu t’es adaptée très facilement à l’entraînement.
— Je me rappelle, dit Callista, très bas.
Elle était si fière de réussir là où tant d’autres avaient échoué, si fière de devoir s’appeler Callista d’Arilinn et de prendre place auprès des grandes Gardiennes légendaires. Elle se souvint de son exaltation quand elle avait pris la direction des grands cercles, quand elle avait senti les énormes stress circuler sans obstacles à travers son corps, quand elle avait dirigé les immenses anneaux énergon…
— Tu étais si jeune ! Je croyais improbable que tu changes jamais. C’est un pur hasard qui t’a fait changer. Mais, ma chérie, tu peux tout retrouver. Tu n’as qu’un mot à dire.
— Non ! s’écria Callista. Non ! J’ai rendu mon serment et je ne veux pas le reprendre !
Pourtant, curieusement, elle n’en était plus si sûre.
— Callista, j’aurais pu t’obliger à revenir. La loi me permettait d’exiger ton retour à Arilinn. Le besoin de Gardiennes est encore grand, et je me fais vieille. Pourtant, comme je te l’ai dit, c’est un fardeau trop lourd pour le porter à contrecœur. Je t’ai déliée, mon enfant, bien que je sois âgée et que cela m’oblige à porter mon fardeau jusqu’à ce que Janine soit assez grande et assez forte pour me remplacer. L’aurais-je fait si je te voulais du mal et si je n’avais pas été sincère en te souhaitant d’être heureuse avec ton amant ? Je te croyais déjà libérée. Je pensais qu’en te relevant de ton serment, je ne faisais que m’incliner devant l’inévitable, que tu étais déjà libre en fait, et qu’il n’y avait aucune raison de te torturer en exigeant ton retour, et en dégageant tes canaux pour te forcer à reprendre ton poste.
Callista murmura :
— J’espérais… je croyais que j’étais libre…
Elle sentit l’horreur de Léonie, presque tangible.
— Ma pauvre enfant, quels risques as-tu pris ! Comment as-tu pu tant aimer cet homme, alors que cette vie t’attendait ? Callista, ma chérie, reviens à nous ! Nous guérirons toutes tes blessures. Reviens là où est ta place…