— Tu le savais, et tu as fait ce choix pour Callista ?
— Que pouvais-je faire d’autre, Damon ? Nous devons avoir des Gardiennes, ou notre monde sombrera dans l’obscurantisme et la barbarie. J’ai fait ce que je devais, et si Callista est juste à mon égard, elle reconnaîtra que j’ai agi avec son consentement.
Pourtant, Damon entendit en écho dans l’esprit de Léonie le cri désespéré de Callista :
Comment pouvais-je consentir ? Je n’avais que douze ans !
— Tu déclares donc qu’il n’y a d’espoir, dit Damon avec colère. Que Callista doit revenir à Arilinn ou mourir de douleur !
L’image de Léonie chancela dans le surmonde, et elle répondit d’une voix hésitante :
— Je sais qu’il existait autrefois une solution, et que cette solution était connue. Rien de ce qui est passé ne peut jamais disparaître complètement. Quand j’étais jeune, j’ai connu une femme qui avait été guérie de ce même mal. Elle disait qu’il existait un moyen de renverser le conditionnement des canaux, mais elle ne m’a pas dit comment, et elle est morte depuis plus d’années que tu n’as vécu. Cela était connu au temps où les Tours étaient des temples et où les Gardiennes étaient leurs prêtresses. J’ai dit plus que je n’en sais, dit-elle, dévoilant brusquement son visage ravagé. Si tu avais vécu à cette époque, Damon, tu aurais trouvé ta véritable vocation de Gardien. Tu es né trois cents-ans trop tard.
— Cela ne peut plus m’aider maintenant, ma cousine, dit Damon.
Il se détourna de Léonie qui tremblait et changeait devant lui ; c’était tantôt la Léonie qu’il avait aimée à la Tour, tantôt la Léonie qu’il avait vue à son mariage. Il n’avait pas envie de voir son visage et souhaita qu’elle remette son voile.
— À l’époque de Rafaël 11, quand les Tours de Neskaya et de Tramontana ont été anéanties par des incendies, tous les cercles sont morts, avec les Gardiennes. Beaucoup d’anciennes techniques ont alors été perdues, et toutes n’ont pas été redécouvertes.
— Suis-je censé les redécouvrir en quelques jours ? Tu as en moi une confiance extraordinaire, Léonie !
— Aucune pensée née dans un esprit humain n’importe où dans l’univers ne peut jamais disparaître complètement.
— Je ne suis pas venu pour philosopher, dit Damon avec impatience.
Léonie secoua la tête.
— Il ne s’agit pas de philosophie, mais de faits. Toute pensée ayant jamais dérangé le tissu dont l’univers est fait demeure, indélébile, et peut être retrouvée. Il y eut une époque où ces choses étaient connues, et le tissu du temps est resté le même…
L’image de Léonie frémit, comme la surface d’un lac troublée par une pierre, et disparut. Damon, de nouveau seul dans le surmonde gris et informe, se demanda : Comment, au nom des Dieux, puis-je m’attaquer au tissu même du temps ? Un instant, il vit, comme d’une grande hauteur, l’image d’un homme vêtu d’or et de vert, le visage caché, et un gros anneau éblouissant au doigt. Bague ou matrice ? L’anneau se mit à bouger, à onduler, émettant des ondes de lumière, et Damon sentit sa conscience s’émousser, s’évanouir. Il referma la main sur la matrice suspendue à son cou, tentant désespérément de s’orienter dans le surmonde. Puis la lumière disparut, et il se retrouva seul dans le néant sans forme. Enfin, à l’horizon, il perçut faiblement la forme de sa propre forteresse, celle qu’ils avaient érigée. Avec soulagement, il sentit sa pensée l’attirer vers elle, et brusquement, il fut de retour dans sa chambre à Armida, Andrew penché sur lui, l’air anxieux.
Il battit des paupières, essayant de coordonner ses impressions. As-tu découvert quelque chose ? Il perçut la question dans l’esprit d’Andrew, mais il ne savait pas encore. Léonie ne s’était pas engagée à l’aider à libérer Callista des liens mentaux et corporels l’attachant à la Tour. Elle ne pouvait pas. Dans le surmonde, elle ne pouvait pas mentir ou dissimuler ses intentions. Elle voulait que Callista revienne à la Tour. Elle pensait sincèrement que Callista avait eu sa chance et avait échoué. Pourtant, elle n’avait pas pu dissimuler non plus qu’il existait une solution, et que la réponse était enfouie dans les profondeurs du temps même. Damon frissonna d’un froid mortel qui le pénétrait jusqu’aux os, et resserra sa tunique autour de lui. Etait-ce la seule solution ?
Dans le surmonde, Léonie ne pouvait pas dire un mensonge patent. Pourtant, elle ne lui avait pas dit toute la vérité non plus, et elle continuait à lui dissimuler bien des choses. Mais pourquoi ? Pourquoi lui cacher quelque chose ? Ne savait-elle pas que Damon l’avait toujours aimée, que – les Dieux lui viennent en aide ! – il l’aimait encore et ne ferait jamais rien qui pût lui nuire ? Damon enfouit son visage dans ses mains, essayant désespérément de se ressaisir. Il ne pouvait pas se présenter à Ellemir dans cet état. Il savait que sa confusion et sa douleur faisaient mal à Andrew, et Andrew ne comprenait pas pourquoi.
L’une des courtoisies fondamentales d’un télépathe, se rappela-t-il, était de faire en sorte que ses propres problèmes n’atteignent pas les autres… Au bout d’un moment, il parvint à se calmer et à relever ses barrières mentales. Regardant Andrew, il dit :
— J’ai un embryon de réponse. Pas la réponse complète, mais avec un peu de temps, je pourrai sans doute la trouver. Me suis-je absenté longtemps ?
Il se leva, s’approcha de la table où étaient encore les restes de leur dîner et se versa un verre de vin qu’il but à petites gorgées, pour se réchauffer et se calmer.
— Des heures, dit Andrew. Il doit être minuit passé.
Damon hocha la tête. Il connaissait l’effet temporel télescopique de ce genre de voyage. Dans le surmonde, le temps semblait couler autrement, sans aucune logique, totalement différent, de sorte qu’une brève conversation pouvait durer des heures, et qu’un long voyage pouvait se passer en un clin d’œil.
Ellemir parut sur le seuil et dit, angoissée :
— Dieu merci, vous êtes encore là. Damon, viens voir Callista. Je n’aime pas cette façon qu’elle a de gémir dans son sommeil.
Damon posa son verre, et se redressa, se tenant des deux mains à la table, et entra dans la chambre. Callista semblait dormir, mais elle avait les yeux à demi ouverts, et quand Damon la toucha, elle frémit, percevant manifestement son contact, mais sans aucune conscience dans les yeux. Andrew avait les traits tirés.
— Qu’est-ce qu’elle a maintenant, Damon ?
— Une crise. C’est ce que je craignais, mais je pensais que ça se produirait le premier soir, dit Damon.
Rapidement, il passa les doigts au-dessus de son corps, sans la toucher.
— Elli, aide-moi à la retourner. Non, Andrew, ne la touche pas. Elle a conscience de ton contact, même en dormant.
Ellemir l’aida à la retourner, et ils eurent tous un choc en rabattant les couvertures. Comme elle était amaigrie ! Maîtrisant sa jalousie, Andrew vit les lignes lumineuses se former dans le corps de Callista, les courants ternes, décolorés. Mais Damon savait qu’il ne comprenait pas complètement.
— Je savais que je devais lui dégager immédiatement les canaux, dit-il avec colère.
Comment faire comprendre à Andrew ? Il essaya, sans trop d’espoir, de formuler les étranges concepts en paroles.
— Elle a besoin de… de décharger le trop-plein d’énergie. Mais les canaux sont bloqués, et l’énergie reflue – fuit, si tu veux, dans tout le reste de son corps, et commence à affecter ses fonctions vitales : le cœur, la circulation, la respiration. Et avant de pouvoir…
Ellemir retint un cri d’appréhension. Damon vit Callista se raidir, s’arquer en poussant un cri sauvage. Pendant quelques secondes, des spasmes violents agitèrent tous ses membres, puis elle se détendit et retomba, comme morte.