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— Mon Dieu ! dit Andrew en un souffle. Qu’est-ce que c’était ?

— Des convulsions, dit Damon. J’en avais peur. Cela signifie que le temps presse.

Il se pencha pour vérifier son pouls, écouter sa respiration.

— Je savais que j’aurais dû lui dégager les canaux.

— Pourquoi ne l’as-tu pas fait ? demanda Andrew.

— Je te l’ai dit : je n’avais pas de kirian, et sans kirian je ne sais pas si elle aurait eu la force de supporter la douleur.

— Fais-le maintenant, pendant qu’elle est inconsciente, dit Andrew.

Mais Damon secoua la tête.

— Il faut qu’elle soit éveillée et qu’elle coopère consciemment avec moi, sinon, je pourrais lui faire un mal considérable. Et… et de plus, elle ne veut pas, dit-il enfin.

— Pourquoi ?

Damon finit par tout dire, à contrecœur :

— Parce que si je dégage ses canaux, elle revient à son état normal, à l’état normal d’une Gardienne, aux canaux complètement différents de ceux d’une femme ordinaire – dégagés et réservés uniquement à l’énergie psi. Exactement comme elle était en quittant la Tour.

Complètement indifférente à toi, incapable de réagir sexuellement. En fait, retour à la case départ.

— Quelle est l’alternative ? haleta Andrew.

— Il n’y a pas d’alternative, j’en ai peur, dit Damon. Elle ne peut pas vivre longtemps comme ça.

Il toucha brièvement sa main glacée, puis alla dans sa chambre où il conservait sa provision d’herbes et de potions. Il hésita, puis choisit une petite fiole, revint, la déboucha et en versa le contenu entre les lèvres décolorées de Callista, lui soulevant la tête pour que le liquide puisse couler dans sa gorge.

— Qu’est-ce que c’est ? Qu’est-ce que tu lui donnes, nom d’un chien ?

— Ça l’empêchera d’avoir d’autres convulsions, dit Damon, du moins, pour le reste de la nuit. Et demain…

Il n’eut pas le courage de finir la phrase. Même quand il faisait régulièrement ce travail à la Tour, ça ne lui plaisait pas. Il reculait devant la douleur qu’il devait infliger, il reculait devant la nécessité d’affronter Callista, sachant qu’elle devait sacrifier les faibles progrès qu’elle avait faits, et revenir à l’état que Léonie lui avait imposé, indifférente, immature, neutre. S’éloignant de Callista, il rinça et rangea la fiole, essayant de se calmer. Il s’assit sur l’autre lit, regardant Callista avec consternation, et Ellemir vint le rejoindre. Andrew était toujours à genoux près de Callista, et Damon se dit qu’il devrait le renvoyer, parce que même en dormant, Callista avait conscience de sa présence et que ses canaux y réagissaient, même si son esprit ne participait pas. Pendant un moment, il lui sembla voir Callista et Andrew comme des champs magnétiques imbriqués et tourbillonnants, s’efforçant de se fondre, inversant leurs polarités. Mais alors que les énergies auraient dû se renforcer et se fortifier les unes les autres, ces énergies refluaient en Callista, minant ses forces, incapables de circuler librement. Et quel était le résultat pour Andrew ? Cela l’épuisait aussi. Avec effort, Damon effaça cette perception, s’obligea à revenir à la surface, à voir Callista simplement comme une malade épuisée après des convulsions, et Andrew comme un mari inquiet, penché sur sa femme, plein de crainte et de désespoir.

C’est pour ce genre d’expériences que Léonie l’avait renvoyé de la Tour, il le savait. Elle disait qu’il était trop sensible, que cela le détruirait ; et pour la première fois, il se révolta. Cela aurait dû être considéré comme une force, non comme une faiblesse. Cela aurait pu le rendre plus précieux pour eux.

Ellemir vint s’asseoir près de lui. Il lui prit la main, plein d’un désir presque oppressant ; depuis quand ne s’étaient-ils pas retrouvés dans l’amour ? Pourtant, la longue discipline de technicien des matrices ne le quitta pas. Il ne lui vint pas à l’idée de la rompre. Il l’attira à lui et l’embrassa doucement en disant :

— Il faut que je garde mes forces, ma chérie, demain, la journée sera dure. Sinon…

Il déposa un baiser dans la paume de sa main, à la fois souvenir et promesse.

Ellemir le sentit, il feignait une gaieté et une assurance qu’il n’éprouvait pas. Pensait-il pouvoir lui mentir, pensait-il qu’elle ne savait pas ? se dit-elle avec indignation. Puis elle comprit la dure discipline que supposait cet optimisme, l’implacable courtoisie du technicien télépathe. Reconnaître ses appréhensions, c’était les renforcer, et les entraîner tous les deux dans un désespoir permanent. Quelles dures leçons attend l’épouse d’un technicien télépathe, se dit-elle avec un rien de cynisme. Mais son cœur débordait d’amour. Damon ne cherchait pas à susciter la pitié, elle le savait ; il fallait simplement qu’il n’eût pas besoin de s’inquiéter de ses peurs, à elle.

Elle devait assumer ses propres peurs, se dit-elle ; ne pas en accabler Damon. Prenant ses mains dans les siennes, elle lui rendit son baiser. Reconnaissant de sa compréhension, il la prit tendrement par les épaules.

Andrew, toujours agenouillé près de Callista, tourna la tête vers eux. Damon perçut ses émotion : crainte, horreur, incertitude – Damon pouvait-il vraiment quelque chose pour Callista –, détresse à l’idée que Callista, une fois ses canaux dégagés et son conditionnement intact, ne redevînt Gardienne, comme avant. Et aussi, à la vue d’Ellemir étroitement serrée contre Damon, une émotion confuse, une vague jalousie. Même ça, ils ne l’avaient pas eu, lui et Callista… Damon en éprouva une pitié si profonde qu’il dut la réprimer, afin de se protéger, de garder ses forces pour le lendemain.

— Reste avec Callista. Et appelle-moi en cas de changement, si petit soit-il, dit-il.

Andrew approcha un fauteuil, se pencha sur Callista et lui prit la main.

Pauvre Andrew, pensa Damon, sa présence ne peut même plus la troubler, elle est trop faible. Mais il faut qu’il ait l’impression de faire quelque chose pour elle, ou il va craquer. Le contact d’Ellemir ne lui donnait plus aucun réconfort. S’allongeant près d’elle, il s’obligea à se détendre, à relâcher tous ses muscles, pour trouver le calme dont il aurait besoin le lendemain. Enfin, il s’endormit.

Longtemps après le lever du jour, Callista ouvrit les yeux, confuse.

— Andrew ?

— Je suis là, mon amour, dit-il serrant sa main dans la sienne. Comment te sens-tu ?

— Beaucoup mieux, je crois.

Elle n’éprouvait plus aucune douleur. Autrefois – voilà bien longtemps – quelqu’un lui avait dit que c’était mauvais signe. Mais après les souffrances des derniers jours, elle était heureuse de cette rémission.

— J’ai l’impression d’avoir dormi longtemps. Et pourtant, Damon s’inquiète de mes insomnies !

Savait-elle seulement qu’on lui avait donné des somnifères ?

— Je vais appeler Damon, dit-il en s’écartant.

Sur l’autre lit, Damon dormait, Ellemir dans ses bras. De nouveau, Andrew éprouva le tourment de l’envie. Ils semblaient si paisibles, si heureux ensemble. Callista et lui jouiraient-ils jamais de ce simple bonheur ? Il fallait pourtant y croire, ou mourir.

Ellemir ouvrit les yeux, sourit, et remua légèrement, ce qui réveilla Damon instantanément.

— Comment va Callista ?

— Mieux, je crois.

Damon le regarda, sceptique, se leva et s’approcha de Callista. Soudain, Andrew la vit par les yeux de Damon : livide, émaciée, les yeux profondément enfoncés dans les orbites.